Keith Dixon, Les évangélistes du marché

Posted on avril 29, 2008 par

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Les «think tanks» sont des organisations politiques se donnant comme but de propager les vues néo-libérales auprès des «opinions» gouvernementales et «populaires». A savoir :

1/ Lutter contre les idées keynésiennes de gestion tripartite de l’économie (Etat, entreprises, syndicats) ; lutter contre toute prétention de l’Etat à intervenir dans l’organisation du marché économique. L’«interventionnisme» y est dénoncé comme la source des tous les maux que ce soit du chômage ou de l’inflation. L’Etat est, selon eux, par essence, «totalitaire».

2/ Défendre l’idée d’un marché économique libérale s’auto-régulant. C’est la réactualisation de la «main invisible» d’Adam Smith.

Ces «Instituts» et autres «Offices» ont pour origine commune la volonté de sortir du «consensus keynésien» de l’après-guerre (von Hayek est l’un des «pères» de ce « mouvement »). Ces organisations assez maigrichonnes durant les années 60 se sont fortement développées par la suite en nombre et en moyens dans le monde anglo-saxon (la défense des intérêts des chefs d’entreprises leur permettant de façon avantageuse de récolter des fonds d’aide à leur croisade). De nos jours, les «think tanks» sont plus d’une centaine et se développent avec appétit dans les pays dits «en voie de développement» – nouveaux Etats de l’Est et Amérique du Sud – auprès dès desquels ils font désormais office de conseillé économique officiel.

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Au-delà, de la description rigoureuse, chronologique et nominative, qu’apporte Dixon de ce monde aux volontés «révolutionnaires», et à laquelle nous renvoyons ici pour plus de détails, ce sujet permet à l’auteur d’aborder une autre question débordant la définition de ce « mouvement » idéologique. Il pose la question de l’influence des idées sur le gouvernement des choses. Est-ce les idées qui changent le monde ? Est-ce le monde qui détermine les idées ? Voilà les questions polarisant les réflexions sur ce thème.

Par cette étude historique, on s’aperçoit finalement que c’est la combinaison de plusieurs facteurs qui ont fait de ces organisations politiques, à leur début a-gouvernementales, des centres puissants de lobbying et de diffusion de la désormais orthodoxie néo-libérale («la pensée unique»). Parmi ces facteurs, au degré d’importance divers, citons :

  1. La création officielle d’ «Instituts» permettant discussions, coordination et élaboration de projets.
  2. Les aides financières de chefs d’entreprises, membres ou non.
  3. La publication de pamphlets et autres manifestes facilitant la propagation des thèses économicistes pour le moins initialement « spécialisées ».
  4. Les rapports de «connivences» entre ces néo-libéraux et certains patrons de presses.
  5. Grèves massives, syndicats échappant aux contrôles du Parti Travailliste, inflation mal maîtrisée, créent la «crise du paradigme» keynésien donné par ces néo-libéraux comme la preuve de l’inefficacité – annoncée – de l’«interventionnisme».
  6. L’adhésion du FMI aux thèses «monétaristes». Le FMI ayant, sous prétexte d’une aide au gouvernement britannique, exigé l’orientation néo-libérale de la politique de ce dernier. Ce qui eut comme conséquence de réduire les fonds alloués aux politiques de protection sociale et, par voir de conséquence, d’engager un processus de précarisation des mouvements syndicaux revendicatifs.
  7. L’accession au pouvoir d’un de leur membre (M. Tatcher) permit l’installation au Pouvoir d’un certain nombre d’entre eux, ainsi qu’une plus grande facilité de diffusion idéologique.
  8. L’adhésion par une partie des leaders syndicaux et travaillistes aux thèses néo-libérales.

Cette liste non exhaustive1 nous engage néanmoins à appuyer deux éléments majeurs. 1/ Remarquons que Keith Dixon parle de «crise de paradigme» ce qui nous renvoie – implicitement – à Thomas Kuhn et à ses thèses quant aux processus de révolutions scientifiques. 2/ Soulignons que l’orientation néo-libérale n’est pas le produit d’une discussion sur fond d’élection nationale mais la mise en œuvre de vues idéologiques d’individus ayant eu accès par voie électorale aux fonctions gouvernementales.

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Voici donc partiellement résolue la contraction que contient la question suivante : comment des idées proclamées par quelques-uns peuvent-elles en venir à influencer l’intervention humaine sur l’état des choses ? Le premier point permet à notre auteur de décrire, de façon sous-entendue, l’élection de Margaret Tatcher comme la sanction des Partis Travailliste et Conservateur, s’étant succédés au Pouvoir sans succès et sans grandes divergences de méthode, par un électorat à la recherche de «nouvelles recettes». Ainsi, l’arrivée des «think tanks» n’est en aucune façon le fruit d’une (re)connaissance lucide du contenu idéologique des propositions néo-libérales, mais un effet de rejet. On ne voterait pas, dans ce cas là, pour un programme mais contre le programme de l’autre. Le deuxième point nous permet de distinguer de manière opératoire «orientation idéologique» (politique et économique) des dirigeants et «expression électorale». La pensée néo-libérale n’a donc pas conquis l’ensemble de la population mais, profitant d’une crise du modèle qu’elle combattait, s’est hissée aux postes institutionnelles autorisant alors la mise en œuvre de leur politique économique. Cette conquête du pouvoir et la diffusion idéologique croissante qui en découle est donc à comprendre par la prise en compte du caractère stratifié, hiérarchique, de la société d’une manière générale, et du pouvoir gouvernemental en particulier2.

Concluons sur un apparent paradoxe de la cartographie idéologique anglaise. Certains conservateurs, anciennement fervents de la doctrine keynésienne, ont pu finalement trouver un double point d’accroche d’avec les néo-libéraux, et vise et versa. Afin d’affaiblir les syndicats, point de résistance de leur programme, ces derniers ressentaient la nécessité d’un Etat fort susceptible de tenir tête aux revendications «sociales». Par l’illustration de certains «dérapages» médiatiques, nous nous rendons compte que les néo-libéraux n’étaient guère éloignés des vues «réactionnaires» (racisme, sexisme, darwinisme sociale…) de «néo-conservateurs» radicaux britanniques.

Comme annoncé, ce livre nous semble effectivement riche pour ce qui est de la compréhension par sa genèse de l’extension au travers du monde de l’orthodoxie néo-libérale.

1 Reconstruite a posteriori.

2 Stratification du pouvoir et de son mode de fonctionnement le plus souvent occulté dans les débats adhérant d’avance aux croyances démocratique, ne souffrant d’aucune prise en considération d’autant de niveau distordant la soit disante volonté populaire.

Compte rendu : Keith Dixon, Les évangélistes du marché, Liber, Raison d’Agir

1995, 107 p.

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