Raoul Vaneigem, Adresse aux vivants

Posted on mars 27, 2008 par

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Vaneigem nous communique à travers ce livre sa force et son désir de lever un à un les bunkers construits et entretenus par les « esprits mercantiles ». Certes, l’auteur ne fait pas dans la finesse car emporté dans son élan de vouloir tout changer il en vient à confondre « société » et « capitalisme », le second expliquant par sa nature l’intégralité des dimensions du premier. Néanmoins, Vaneigem est à lire à mon sens comme une salvatrice bouffée d’oxygène, comme un croyant infatigable en l’humanité.

Empruntant une perspective historique, il part des temps où le capitalisme ne voulait encore rien dire pour en arriver à la description rageuse d’un monde d’où il voudrait le voir disparu ; traquant pour ce faire activités et aliénations des « échanges mercantiles » avec une fougue égale à celle d’y voir succéder la liberté créatrice. « Ayant inventé une civilisation où il ne faisait pas bon vivre, ils n’ont eu aucun scrupule à postuler qu’il n’existait avant elle aucune autre forme de vie humaine, si ce n’est dans l’incertaine mémoire des légendes » (p.52).

Vaneigem, Adresse aux vivants

Genèse du monde qui voit l’arrivée du capitalisme et de la religion monothéiste, enfant se développant plutôt mal que bien dans un environnement ne lui demandant que sacrifices, voici les axes principaux que choisit Vaneigem en vue de révéler l’ampleur et l’emprise du phénomène morbide et mercantile. « C’est une terrible malédiction que d’entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie » (p. 44). Ou encore « … chien apeuré aboie le premier : l’arrogance et la responsabilité des notables puent la terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte quotidienne d’être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés » (p. 49).

Liberté créatrice et création de sa liberté, voilà pour Vaneigem deux facettes d’un même élan de soi pour soi. Choix d’un mode de vie qui dans sa générosité pour soi déborde et ricoche heureusement sur l’Autre. « Celui qui désire est lui-même le dieu qui l’exauce » (p.243)

On retrouve ici une mutation intéressante de l’individualisme « absolu » de Max Stirner, à savoir qu’aux causes aliénantes et imposées de l’extérieures, serait préférable la revendication pleine et entière de son Moi. Qui par effet d’existence positive d’avec soi-même, ou tout du moins d’apaisement, entraîne un rapport non conflictuel et dialectique avec l’Autre. La revendication de l’exercice de soi, dans un mouvement de création du Moi aboutit, selon lui, à la reconnaissance des volontés de l’Autre. Tel le mazout paralysant le goéland épuisé, les mailles des échanges mercantiles tiennent fermement la création qui finira par se scléroser et mourir. Tel est donc le programme subversif de R. Vaneigem : se défaire de ce mazout économique – mazout déversé par le salaire de la peur et les répercussions d’une gestion économique du monde. «On travaille contre soi et contre les autres. On crée pour soi et le plaisir de tous. » (p. 242)

Vaneigem

D’un côté les imbrications de n’importe lequel de nos gestes sont vus comme nous renvoyant à la perduration d’un ordre que l’on rejette, – jusqu’au chômage qui n’est finalement qu’un temps de « travail en creux » – , de l’autre le refus de cette dévitalisation de l’exercice de son corps et de sa pensée : la création jouissive de sa vie – dernier terme, certes ambigu s’il en est, mais bien difficile de le remplacer avantageusement.

 

 

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