Jean-François Lyotard, Instructions païennes

Posted on mars 26, 2008 par

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A une époque critique du marxisme totalitaire appliqué en URSS initiés, entre autres, par l’ouvrage de Soljenitsyne (L’archipel du goulag), Lyotard nous propose ici une reconsidération du monde social dans ce qu’il a de déterminé par la politique.

Nourrir par la pragmatique narrative une vision politique de la production intellectuelle en particulier, et du socius en général, telle est l’originalité de cet ouvrage ; un ouvrage construit au travers d’un dialogue entre un provincial soucieux du devenir du politique du monde et un métèque, que l’on pense plus étranger par sa conception du monde que par son origine géographique.

Lyotard, Instructions païennes

Restant irréductiblement distant du capitalisme, mais aussi définitivement écartée de l’arbitraire d’une justice totalitaire, il en vient à la formulation d’une nouvelle voie. Il prône l’utilisation de la pragmatique narrative dans ce qu’elle apporte de neuf et de pertinent dans la compréhension des enjeux de pouvoir à l’intérieur des interactions interindividuelles. Et c’est ainsi qu’il en vient à redéfinir les dimensions sociales de l’exercice du pouvoir des deux systèmes politiques.

Le totalitarisme marxiste :

«L’Etat-parti contraint sans répit les citoyens libres de ne conter, de n’entendre et de ne jouer rien d’autre que son propre scénario. Celui-ci peut changer. L’important est qu’il contraigne, peu importe à quoi il contraint. C’est l’affaire non de signification et d’interprétation, mais de pragmatique narrative.- c’est-à-dire ?

– Comme citoyen de ces régimes, vous passez à la fois pour être le co-auteur responsable du récit qui est le leur, pour en être l’auditeur privilégié et pour en exécuter parfaitement les épisodes qui vous reviennent. Vous êtes donc assigné d’office aux trois instances du maître-récit à la fois, et dans tous les détails de votre vie. Votre imagination de narrateur, d’auditeur ou d’acteur est entravée complètement. Si vous manquez à l’un de ces devoirs, vous perdez toutes vos qualités. Or cela n’est pas évitable, puisque la signification du récit elle-même, ce qu’il y a à dire, à entendre ou à faire, n’est pas en votre pouvoir, ni même portée à votre connaissance. » (p.31)

 

Le capitalisme :

«Seulement le capitaliste et les travailleurs, s’ils ne sont pas assignés à des récits particuliers, le sont à des instances de narration. [Suite] c’est un point pragmatique, et non sémantique. Telle est donc l’impiété du capitalisme qu’il n’éprouve de respect pour aucun récit particulier, et tel son pouvoir, qu’un seul fait exception à cette indifférence, le récit de la manière de raconter, entendre et jouer les récits. […] Je parle de ce récit canonique qui accorde le privilège de la valeur à l’activité autonome du narrateur et qui subordonne au seul nom de ce dernier celles du narrataire et du narré.» (p.56)

Les instructions païennes se constituent donc en la présentation d’une méthode de lecture des jeux de pouvoir au sein de la communication, d’une critique de tout assujettissement à un métarécit se déclarant universel, de tout récit circonspect à la paralysie de s’éloigner du Vrai.

Lyotard

Eloge d’une reprise en main par chaque individu du pouvoir de création et d’utilisation des récits, sans fausse pudeur face à la manipulation, il exalte la création-production de milles petites histoires qui par leur prolifération viendraient sans coup férir subvertir le grand Instituant.

«Nous sommes toujours sous le coup de quelque récit, on nous a toujours dit quelque chose, et nous avons toujours été déjà dits». Ainsi une fois ce savoir par la pragmatique narrative découvert nul retour en arrière n’est possible. Et les individus créateurs de récit, ni dupes ni fourvoyeurs, sont pour Lyotard ces «païens [qui] ne s’interrogent pas sur la conformité du récit à son objet, [car] ils savent que les références sont organisées par les mots».

 

Compte rendu de : Jean-François Lyotard, Instructions païennes, Galilée, Paris, 1977, 87 p.

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