Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe

Posted on février 7, 2008 par

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N’ayant pas bonne presse chez les sociologues universitaires, l’oeuvre d’Edgar Morin m’était passée inaperçue. Récemment un discours du président français, Nicolas Sarkozy, évoquant les nécessités d’une « politique de civilisation » renvoyant à un des ouvrages d’Edgar Morin, fît tinter une petite clochette qui m’amena jusqu’aux rayons d’une librairie. Résultat deux livres achetés : Pour entrer dans le XXIième siècle (pour savoir de quoi retourne cette « politique de civilisation« ) et Introduction à la pensée complexe (qui m’a semblé indispensable comme clé d’entrée dans l’oeuvre).

 

L’oeuvre de Morin se compose d’une multitude d’ouvrages dont le coeur est constitué pour un opus de six volumes respectivement consacrés aux différents développements de sa pensée. Honneur donc à l’Introduction à la pensée complexe *1.

Morin, Introduction à la pensée complexe

Après avoir rappelé les formidables progrès scientifiques dûs au cartésianisme et au positivisme, Morin déplore que, désormais, leurs atouts se sont mués en handicap épistémologique, nous aveuglant et empêchant les innovations théoriques et scientifiques.

Le paradigme cartésien séparant, de manière fondamentale et irréductible, l’objet et l’esprit ne peut plus assurer son rôle de support aux sciences d’aujourd’hui. Le dualisme cartésien se montre structurellement dépassé à l’heure où tout objet se doit d’être appréhendé en même temps que l’esprit qui le sonde (cf. entre autre « le paradoxe de l’observateur« …), où l’esprit se voit scanné et objectivé (développement des sciences cognitives et de la biologie génétique du cerveau *2). « Ainsi dans la science de l’Occident, le sujet est le tout-rien ; rien n’existe sans lui, mais tout l’exclut ; il est comme le support de toute vérité, mais en même temps il n’est que « bruit » et erreur devant l’objet » (p.59).

On trouve dans cette critique et sa volonté de dépassement l’essentiel des positions de l’épistémologie morinienne. Je les résume ainsi :

1/ Il nous faut avoir à l’esprit la multitude des niveaux de déterminations de tout objet étudié. Les niveaux sont tous complémentaires et inter-agissant. C’est le « système ouvert« . L’objet est pris dans un écheveau de déterminations multi-niveau et non clos ; une ouverture permettant de dépasser d’apparentes contradictions en réalité crée par les visions disciplinaires uni-dimensionnelles.

2/ Les interactions et de rétro-actions forment la structure, la nature même de tout objet. C’est en ce sens qu’il nous faut alors penser la « complexité » de ces boucles de déterminations.

 

Morin nous invite donc à laisser de côté le paradigme cartésien – défini par trois mouvements de la pensée scientifique – disjonction/réduction/simplification et nous engage vers un nouveau paradigme défini par quatre notions – ordre/désordre/interaction/organisation basé sur trois principes complémentaires :

1/ le principe dialogique : la relation d’interdépendance du désordre et de l’ordre (de l’entropie et de la néguentropie) est créatrice de toute organisation, de tout système. 2/ La récursion organisationnelle : toute organisation est par nature auto-organisationnelle et s’entretient par et dans des relations dialogiques entre désordre et ordre (« ce qui est produit revient sur ce qui produit« ; p.100). 3/ le principe hologrammatique : le tout est dans la partie qui est dans le tout (« Dans le monde biologique chaque cellule de l’organisme contient la totalité de l’information génétique de cet organisme » ; p.100).

Cela s’avère tout de même assez séduisant (et le dernier paragraphe du livre consacré à des réponses aux critiques incline à la sympathie pour la démarche de l’auteur). Néanmoins, je n’ai pas, et ce durant tout la lecture de l’ouvrage, pût trouver de réponse à la question suivante : à prendre en considération les systèmes ouverts, la dimension multi-niveaux, la nature dialogique, récursive et hologrammatique des déterminations et des déterminés, comment identifier suffisamment distinctement les composant de tout objet étudié ? Si tout est dans toutes les parties et réciproquement. Si chaque élément existe d’une façon ou d’une autre sur plusieurs niveaux de déterminations, il m’apparaît alors extrêmement difficile de mener à bien une analyse de tout objet d’étude. Pour le coup, comment sortir du flou qu »impose intrinsèquement ces positions épistémologiques. Si les déterminés s’auto-déterminent mutuellement et sans cesse, où couper, où disjoindre pour identifier les composantes et leurs frontières ? Est-il tout simplement possible dans ces conditions paradigmatiques d’opérer une analyse en terme de catégories ?

Il faudrait pour avoir une meilleure idée du problème disposé d’un exemple d’application concrète d’enquête scientifique menée selon cette épistémologie de la complexité. Et ce, particulièrement en sciences humaines et sociales où les niveaux de déterminations s’avèrent pour le moins en interactions et « ouverts » par la nature même de l’objet individu… Histoire de juger sur pièce de la possibilité d’une théorie certes attractive mais qui, à considérer la dimension pragmatique de celle-ci, fait tout de même rimer complexité et perplexité.

« Une nouvelle conception émerge et de la relation complexe du sujet et de l’objet, et du caractère insuffisant et incomplet de l’une et l’autre notion. Le sujet doit demeurer ouvert, dépourvu d’un principe de décidabilité en lui-même ; l’objet lui-même doit demeurer ouvert, d’une part sur le sujet, d’autre part sur son environnement, lequel à son tour, s’ouvre nécessairement et continue de s’ouvrir au-delà des limites de notre entendement » (p.60).

Si nous devons effectivement essayer d’être à même de comprendre les systèmes d’objets comme « ouverts », peut-être faudra-t-il réhabiliter et/ou repenser le mouvement de réduction pour être un temps soi peu rassurer sur la « vérité », au moins temporaire » de toute analyse en cours. en effet, quand coupe-t-on ? Quand arrête-t-on l’ouverture ? Sur quelle frontière s’appuyer et peut-on le faire suffisamment solidement ? Mais ces questions ne sont-elles pas des traces résistantes du vieux paradigme habitué à penser en terme de substance, d’identité, de causalité, de sujet et d’objet ? Encore un effort ontologique camarade !

*1 : Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Seuil, Points, Essais, 2004
*2 : Cf. Alain Prochiantz, Machine-Esprit, Editions Odile Jacob, Sciences, 2001
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