Eric-Emmanuel Schmitt, Odette Toulemonde et autres histoires

avril 28, 2008

L’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt m’attire tant par l’intelligence et la culture servant ses récits (Le visiteur), que par la finesse psychologique des personnages (Petits crimes conjugaux, Monsieur Ibrahim…).

Ici, et contrairement à ce que proclame la quatrième de couverture, je retiendrai la justesse des dialogues intérieurs plutôt que la mise en variation de “quête du bonheur”.

Schmitt, Odette Toutlemonde

Huit nouvelles, huit femmes (mais finalement cela n’est que secondaire), huit histoires où la vie intérieure de chacun des personnages principales rentre en conflit avec leur vie sociale. Huit “turning point” donc, dont les dénouements se veulent étonnants (de temps en temps) et émouvants (la plus souvent).

On recommandera plus particulièrement la lecture de la dernière nouvelle “Le plus beau livre du monde“, apparemment basée sur une histoire vraie, où des femmes prisonnières politique de Staline, entreprennent en secret de leur goêliers d’écrire un livre posthume à leurs filles. Trois feuilles chacune, confectionnées avec peine en rassemblant le papier des cigarettes non fumées… Que leur dire ? Quoi leur laisser comme dernier souvenir, d’essentiel et de… définitif ?


Donald Westlake, Le couperet

mars 18, 2008

Burke Devore, la cinquantaine, cadre moyen d’une entreprise moyenne, installé avec sa famille orthonormée (une femme, deux enfants) dans une banlieue pavillonnaire «blanche» planifiée et quelconque, se fait licencier. Là prend place « le couperet », l’histoire d’un états-unien moyen refusant sa métamorphose en proie à la marginalité.

Il suit les réunions dispensées et offertes par son entreprise sur comment «saisir cette chance» mais bientôt il trébuche sur les refus d’embauche à répétition ; ça cloche…puis ça coince. Le futur devient en soi un problème, le flux du devenir se rétrécie, se fait erratique, et menace de s’arrêter au moment des échéances contractuelles et financières (les assurances et les traites de la maison). Enfant du baby-boom et de l’essor économique le voilà plonger dans un monde plus inconnu que redouté. Il a peur.

Donald Westlake, Le Couperet

Il monte un plan aussi ingénieux que vécu dans la simplicité de son devoir. La situation est critique et la réaction à la hauteur de celle-ci. Il décide de tuer quelqu’un qui a «son» boulot, celui pour lequel il est compétent, celui qui correspond à sa vie, et comme la concurrence risque de lui dérober «sa» place, il décide également d’éliminer ses plus sérieux ennemis-concurrents. Burke s’accroche à la seule vie qu’il reconnaît comme possible, seul mode de vie que le système valorisent et c’est avec distance et sang-froid qu’il commettra ces meurtres. Dans sa tête, il doit rester l’homme qu’il était, il ne peut donc pas se permettre les dérives psychotiques d’un «serial killer». L’immoralité est vécue comme telle et n’est que temporaire : « J’essaie de parler d’une voie très douce, comme quelqu’un qui ne tue pas les gens» (p.102)

«Je ne peux modifier les données du monde où je vis. Ce sont les cartes que j’ai reçues, et je ne peux rien y faire. Tout ce que je peux espérer, c’est de jouer cette main mieux que tous les autres. Quel qu’en soit le prix (p.74)

L’histoire de Devore Burke c’est une variante postindustrielle de Gregor Samsa, cette victime de la métamorphose kafkaïenne. Tous deux vivait pour et par leur boulot mais dans un angle différent de celui de Gregor qui se laissera enfermé dans son travail d’insecte, Burke, devant faire face à son licenciement, initiera lui-même la métamorphose qui lui permettra de retrouver son emploi.

 

 

Compte rendu de : Donald Westlake, Le couperet, Seuil, Paris, 1998, [1997], Coll. Rivages Thriller, 246 p.

[Retrouver le compte rendu complet du livre à cette adresse]