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Eric-Emmanuel Schmitt, Le sumo qui ne pouvait pas grossir

In books, compte rendu, litterature, livre, review on juillet 15, 2009 at 12:30

Un livre en deux parties inegales. La premiere de bric de broc, racontant la vie des rues  d’un enfant fugueur, et une seconde haletante, narrant  son initiation a la pratique du sumo sur fond de lutte contre ses demons interieurs.

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A la lecture de la premiere partie, une question s’impose : mais pourquoi un recit a la premiere personne ??? Comment un enfant des rues peut-il avoir la conscience et la lucidite de sa condition telle qu’elle est decrite ici. Comment peut-il avoir les ressources intellectuelles pour disserter, pour philosopher sur la liberte, sur sa vie tout simplement avec une telle distance (p.39) ? Comment serait-il plausible de voir cet enfant faire des comparaisons en reference a des choses qu’il est peu vraisembable qu’il connaisse… ? Et par consequent, pourquoi pas une recit a la troisieme personne qui rendrait tout de suite plus credible cette histoire et son recit.

A la fin de la premiere partie (pp. 43-44), le changement d’avis de cet enfant regardant un combat de sumo, qu’auparavant il detestait, est si rapide et decrit selon des references si conceptuelles  qu’au final on se demande quelle mauvaise mouche a pu pique notre auteur pourtant si precis dans la construction de ses personnages : “De combat en combat, ils tranformaient l’inutile en utile, leur masse devenait une arme, leur embonpoint une puissance, leur lard un marteau ou un bouclier“.

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Neanmoins, meme si malheureusement la realisation deroute le lecteur de toute accroche, l’idee de ce livre est tres interessante. Ah ! si seulement c’etait l’E.-E. Schmitt des tres bons Evangiles selon Pilate, des Petits crimes conjugaux, ou de l’excellentissime Le Visisteur, qui avait ecrit ce livre… La seconde partie releve tout de meme bien le niveau et embarque le lecteur dans la demarche initiatique de cet enfant devenant avec application un respectable sumo. Soulignons que ce parcours initiatique, qui verra l’enfant surmonter ces traumatismes familiaux, est assez finement construit avec pour base une ingenieuse articulation entre psychanalyse et bouddhisme. Finalement, rien que pour cette construction subtile ce livre faut le coup…

Eric-Emmanuel Schmitt, Odette Toulemonde et autres histoires

In books, compte rendu, histoire, livre, review on avril 28, 2008 at 8:25

L’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt m’attire tant par l’intelligence et la culture servant ses récits (Le visiteur), que par la finesse psychologique des personnages (Petits crimes conjugaux, Monsieur Ibrahim…).

Ici, et contrairement à ce que proclame la quatrième de couverture, je retiendrai la justesse des dialogues intérieurs plutôt que la mise en variation de “quête du bonheur”.

Schmitt, Odette Toutlemonde

Huit nouvelles, huit femmes (mais finalement cela n’est que secondaire), huit histoires où la vie intérieure de chacun des personnages principales rentre en conflit avec leur vie sociale. Huit “turning point” donc, dont les dénouements se veulent étonnants (de temps en temps) et émouvants (la plus souvent).

On recommandera plus particulièrement la lecture de la dernière nouvelle “Le plus beau livre du monde“, apparemment basée sur une histoire vraie, où des femmes prisonnières politique de Staline, entreprennent en secret de leur goêliers d’écrire un livre posthume à leurs filles. Trois feuilles chacune, confectionnées avec peine en rassemblant le papier des cigarettes non fumées… Que leur dire ? Quoi leur laisser comme dernier souvenir, d’essentiel et de… définitif ?

Guimier et Charbonneau, Génération 69

In compte rendu, génération, histoire, livre on avril 17, 2008 at 10:46

Voici un autre livre critique, et plutôt « coup de gueule » de deux journalistes trentenaires contre le génération du baby-boom.

L’ouvrage se veut et se déploie comme un argumentaire systématique prenant en compte successivement plusieurs dimensions (politique, culture, sexualité, rapports entre les générations). Toutefois, on retiendra l’intention plutôt que la qualité de l’exercice. En effet, malgré quelques données statistiques et quelques références faites à quelques études sur les inégalités générationnelles, les deux auteurs n’échappent pas à l’écueil du genre. De quelles générations parle-t-on ? De quelles classes d’âges ? Et quelles populations et groupes sociaux se cachent derrière les catégorisations en « générations » ?

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Sur ces questions, les références et les catégories employées sont trop floues pour emporter l’adhésion du lecteur. Les baby-boomers sont visées mais en aucun cas on ne sait de quelles cohortes ils traitent exactement. A de nombreuses reprises, les personnes et surtout les « célébrités » citées (e.g. Pierre Tchernia) sortent du cadre de ce qu’il est usuel d’entendre par les baby-boomers (cf. Sirinelli). On n’en sait guère plus sur l’étendu de l’espace social considéré et par défaut de précisions la confusion règne dans l’articulation entre catégories sociales et destins générationnels.

On comprend que distinguer plus finement les destins sociaux d’individus d’une même « génération » reviendrait à relativiser l’homogénéité de la dite « génération » et, par voie de conséquence, reviendrait à saper l’intention des auteurs : mettre à jour des reproches envers une génération qui selon les auteurs se présente précisément comme « irréprochable ».

La question est donc la suivante : le peu de scientificité de l’ouvrage invalide-t-elle les propos avancés ? Oui et non. Oui, car l’ampleur des dimensions considérées par les auteurs les perdent, jouant ainsi le jeu de ceux qu’ils entendent critiquer, en mélangeant un peu tout ils perdent en crédibilité. Non, car finalement il nous semble que ce qu’il faut retenir de ce livre réside dans son caractère performatif et prophétique : celle de voir émerger une conscience de génération parmi les trentenaires depuis trop longtemps décriés et rester sous la coupe des baby-boomers. Un livre tel une pierre à l’édifice d’une prophétie rêvée autoréalisatrice que nous pourrions résumer de la sorte : n’attendons plus l’adoubement de nos glorieux anciens, émancipons-nous enfin de la génération 68 en réalité si critiquable, non valons mieux que ça !

Et en ce sens, nous soulignerons qu’avec cette critique contre une génération de référence dont « l’horizon » est souvent donné comme « indépassable » (cf. Ricard), nous ne sommes pas très éloignés de la thèse de Marcel Gauchet, sans pour autant opérer des rapprochements entre les auteurs et entre les ouvrages qui n’ont pas lieu d’être, pour qui la génération politique et intellectuelle issue du baby-boom se caractériserait pas un manque criant d’inclinaisons à l’héritage et aux transmissions intergénérationnelles (cf. Rencontre « Régénaration » à l’Assemblée Nationale, 2005).

Compte rendu : Guimier et Charbonneau, Génération 69, Michalon, 2005, 174 p.

Egalément publié sur le site de l’Observatoire des Générations

Donald Westlake, Le couperet

In compte rendu, livre on mars 18, 2008 at 9:23

Burke Devore, la cinquantaine, cadre moyen d’une entreprise moyenne, installé avec sa famille orthonormée (une femme, deux enfants) dans une banlieue pavillonnaire «blanche» planifiée et quelconque, se fait licencier. Là prend place « le couperet », l’histoire d’un états-unien moyen refusant sa métamorphose en proie à la marginalité.

Il suit les réunions dispensées et offertes par son entreprise sur comment «saisir cette chance» mais bientôt il trébuche sur les refus d’embauche à répétition ; ça cloche…puis ça coince. Le futur devient en soi un problème, le flux du devenir se rétrécie, se fait erratique, et menace de s’arrêter au moment des échéances contractuelles et financières (les assurances et les traites de la maison). Enfant du baby-boom et de l’essor économique le voilà plonger dans un monde plus inconnu que redouté. Il a peur.

Donald Westlake, Le Couperet

Il monte un plan aussi ingénieux que vécu dans la simplicité de son devoir. La situation est critique et la réaction à la hauteur de celle-ci. Il décide de tuer quelqu’un qui a «son» boulot, celui pour lequel il est compétent, celui qui correspond à sa vie, et comme la concurrence risque de lui dérober «sa» place, il décide également d’éliminer ses plus sérieux ennemis-concurrents. Burke s’accroche à la seule vie qu’il reconnaît comme possible, seul mode de vie que le système valorisent et c’est avec distance et sang-froid qu’il commettra ces meurtres. Dans sa tête, il doit rester l’homme qu’il était, il ne peut donc pas se permettre les dérives psychotiques d’un «serial killer». L’immoralité est vécue comme telle et n’est que temporaire : « J’essaie de parler d’une voie très douce, comme quelqu’un qui ne tue pas les gens» (p.102)

«Je ne peux modifier les données du monde où je vis. Ce sont les cartes que j’ai reçues, et je ne peux rien y faire. Tout ce que je peux espérer, c’est de jouer cette main mieux que tous les autres. Quel qu’en soit le prix (p.74)

L’histoire de Devore Burke c’est une variante postindustrielle de Gregor Samsa, cette victime de la métamorphose kafkaïenne. Tous deux vivait pour et par leur boulot mais dans un angle différent de celui de Gregor qui se laissera enfermé dans son travail d’insecte, Burke, devant faire face à son licenciement, initiera lui-même la métamorphose qui lui permettra de retrouver son emploi.

 

 

Compte rendu de : Donald Westlake, Le couperet, Seuil, Paris, 1998, [1997], Coll. Rivages Thriller, 246 p.

[Retrouver le compte rendu complet du livre à cette adresse]