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Archive de la catégorie «épistémologie»

Etienne Klein, Galilee et les Indiens

In books, compte rendu, epistemology, livre, quote, review, épistémologie on avril 4, 2009 at 11:08

Je ne veux pas qu’on liquide la science au motif d’un mauvais usage du monde“.

La science n’est pas la cause de notre mal etre social et de nos problemes ecologiques. Elle fut certes l’etendard d’oracles a la langue trop pendue dont les promesses de bonheur ne se sont jamais realisees et, desormais, les technologies qu’elle sert sont, de plus en plus souvent, en rapport avec des catastrophes “naturelles” ou sociales. Mais rappelons-nous qu’elle n’est qu’un outil et qu’un marteau, aussi puissant soit-il, ne decide ni de l’endroit ou frapper ni de comment marteler… !

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S’arreter sur nos relations a la science et sur la place de celle-ci dans notre societe amene l’auteur a considerer un changement d’ere. Selon lui, le Progres n’est plus. La croyance dans une marche inexorable vers le bonheur social pour tous n’est plus. A la fois l’esperence en un Progres social, une amelioration de l’etat du monde et les avancees scientifiques, auparavant intimement lies, se sont desarticules et desormais seule la science, ou plutot la technoscience, trace un chemin qui nous semble de moins en moins attratif.

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La “polyphonie de l’insignifiance” (p.102) orchestree par les medias et le regne de l’instantaneite, en economie comme en politique, forment un magma informel qui sabotent l’edification d’une pensee claire de notre monde, qui tue dans l’oeuf l’edification d’une nouvelle ideologie de l’Homme et de son Monde : l’intelligence, delicate, capipricieuse a du mal a percer la complexite et la realite changeante d’un environnement qui semble de plus en plus nous echapper.

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Car tel et le probleme selon Etienne Klein : penser le monde de facon intelligente et se servir de la science pour ce faire. Car il s’agit d’eviter le rejet en bloc sous pretexte qu’elle aurait fauter ou qu’elle serait fondamentalement anti-humaine. Et d’eviter de ne croire qu’en la science comme unique recours pd’un present en decomposition et d’un avenir en perte de sens.

Et Galilee dans tout ca me direz-vous? Et bien il est ici convoque pour expliquer en quoi la science est a la fois en partie responsable de notre sortie de la Nature, et en partie solution de nos problemes.

La revolution galileenne ne se resume pas a la victoire de la science sur l’ignorance, l’illusion et le prejuge. Elle inaugure aussi la substitution par laquelle le monde mathematique, c’est-a-dire le monde des idealites, est pris pour etre le seul monde reel. [...]  le geste de Galilee apparait a la fois decouvrant et recouvrant : decouvrant, parce qu’en postulant que tout evenement de la nature doit obeir a des lois exactes, il fraie la voie aux innombrables decouvertes des physiciens ; recouvrant, parce qu’il reduit notre monde, le monde dans lequel nous vivons et mourons, a un jeu d’equations qui l’eloigne de nous et nous le rend etranger.” (p.33-34)

Et de citer Husserl :

Au bout du compte, “Galilee a taille un vetement d’idees dans l’infinite ouverte des experiences possibles, mais il s’est comporte en couturier despotique : il a decrete que le reel ne portait pas d’autre vetement que celui-la”". (p.34)

…d’ou les Indiens pour qui le monde n’est evidemment pas separe en deux avec d’un cote la Nature et de l’autre l’Homme qui s’en sert au point d’en oublier son origine et sa… nature.

Etienne Klein, Galilee et les Indiens. Allons-nous liquider la science ?, Flammarion, Paris, [2008], 118 p.

Les soucis de l’individualisme

In books, compte rendu, histoire, livre, review, épistémologie on octobre 27, 2008 at 11:11

Il est peut-être un peu moins important aujourd’hui qu’hier de lutter contre le stéréotype de “la montée de l’individualisme”.  Nous entendons effectivement un peu moins souvent les diatribes associant confusément tous les travers et problèmes de la société au rapport de l’individu à lui-même. Mais nous ne pouvons résister à poster ce passage du “Souci de Soi” de Michel Foucault déployant, avec la force d’analyse qu’on lui connaît, les possibles significations d’un concept souvent fourre-tout.

[...] individualisme veut tout dire : une attention attachée par un individu à sa personne, comme exemplifiant la condition humaine ? Une priorité ontologique ou encore une primauté éthique de l’individu sur la collectivité ou sur l’Etat ? Un non-conformisme, un dédain des normes communes ? Réaliser ses virtualités personnelles à titre de chef-d’oeuvre parmi les humains, serait-ce au prix de l’amoralisme ? La volonté de se réaliser plutôt que de rester à son rang ? Se sentir différent des autres et dédaigner les modèles sociaux ? Vouloir disposer d’une zone de libertés privées contre les pouvoirs (comme au XVIIIème siècle, selon Charles Taylor) ? Affirmer publiquement le choix que l’on fait de soi-même ? Avoir une relation personnelle, non médiatisée par les pouvoirs ou un groupe, avec l’absolu religieux (comme au temps de la Réforme, dit aussi Charles Taylor) ou éthique? Enrichir sa personnalité en multipliant les expériences et en les transformant en conscience ? (Le Souci de Soi, Gallimard, 1984, p.56)

D. Demazière, Cl. Dubar, Analyser les entretiens biographiques

In books, compte rendu, livre, review, sociologie, épistémologie on mai 28, 2008 at 9:42

Il s’agit d’un ouvrage de méthodologie à la visée bien définie :

« [...] comment utiliser des entretiens de recherche en sociologie dès lors qu’ils ne constituent pas des questionnaires déguisés mais de «vrais » dialogues centrés sur la personne rencontrée ? Comment produire, analyser et présenter ces entretiens ? Quels sont les problèmes à résoudre par le sociologue pour que les résultats de son travail soient convaincants et respectent la parole de ses interlocuteurs ? En quoi peut-on parler d’une analyse sociologique à propos d’entretiens de recherche souvent qualifiés de « non-directifs » ? » (p. 5)

Si le vif du sujet de l’ouvrage est ainsi directement présenté, il nous semble néanmoins plus approprié et éclairant d’introduire la présentation de ce livre par la relation qu’il entretien avec son objet d’étude à proprement parler, à savoir « les récits d’insertion ». Et nous interrogerons pour ce faire les motivations premières à l’origine de cette méthodologie.

Claude Dubar et Didier Demazière ont respectivement comme objet de prédilection le monde du travail et le monde du non-travail. Deux univers, largement transformés durant ces vingt dernières années, face auxquels l’individu est de plus en plus conscient de la « nécessité » d’acquérir un diplôme scolaire correspondant à l’emploi visé (Terrail, 1995), tout en sachant que celui-ci ne garantit en rien l’accès systématique à ce dernier, ni d’ailleurs à un emploi tout court. L’insertion des jeunes est donc ce processus où l’articulation entre « ressources subjectives », stratégies et structure(s) du marché de l’emploi est plus que déterminante (Dubar, 1995). Considérant la question du « sens de l’action » et des lectures individuelles du monde comme primordiale, les auteurs vont donc développer un angle d’étude sociologique du processus d’insertion à la fois « compréhensif » et « phénoménologique ». Il s’agit d’accéder par induction à la structure des représentations de l’individu relatives au monde « socio-professionnel » afin de mieux en appréhender le comportement face aux difficultés de l’insertion.

Nous traiterons donc dans un premier temps de cette option épistémologique, de ses fondements et de ses conséquences. Dans un deuxième temps, nous développerons à grands traits la méthodologie proposée. Enfin nous consacrerons une troisième partie à une triple discussion : 1/ nous réfléchirons à cette problématique sous-jacente à l’ouvrage croisant théorie de l’identité et approches méthodologiques ; 2/ nous interrogerons l‘articulation entre discours singulier et idéologie ; 3/ nous aborderons, d’un point de vue méthodologique, la question d’un possible prolongement des résultats obtenus.

Sociologie et théories du langage

La socialisation peut être considérée, à un certain degré d’analyse, comme un processus actif d’acquisition, par l’individu, d’un médium entre lui et son environnement. C’est en ce sens que les auteurs nous invitent à prendre en compte le rôle capital du langage, et plus particulièrement de la langue, comme précisément cet outil de médiation entre le sujet et le monde – entre le sujet et son monde. Intérêt pour la nature du langage déjà souligné dans l’article Usages sociaux et sociologiques de la notion d’identité (Dubar, 1996, p. 40) où l’utilisation sociologique, explicite ou non, de telle ou telle théorie du langage nous est présentée comme un choix « marqué » (Achard, 1998 ) et une option fondamentale dans ses conséquences.

Le statut de « la parole des gens »

Le lien établi entre biographie et lecture du monde donne toute son importance à l’interprétation que fait l’individu de ses situations de vie. Réaliser une série d’entretiens auprès d’une population aux caractéristiques spécifiques – ici trente-cinq jeunes des deux sexes peu diplômés – c’est par conséquent « recueillir leur parole, de manière à comprendre ce qu’ils pensaient de leurs parcours, écouter leurs discours sur leur entrée dans la vie active, afin de saisir leurs propres interprétations de leurs expériences » (Demazière & Dubar, 1998, p. 57). Cependant effectuer des entretiens dans de tels buts pose la question critique de la véridicité des propos tenus par les entretenus. Bref, peut-on faire confiance à la parole des interviewés ?

Les auteurs prennent le parti pris épistémologique d’accorder un principe de vérité à la parole des gens. Néanmoins, il nous faut remarquer que ce principe ne s’applique pas à la réalité des pratiques décrites lors de l’entretien mais à l’interprétation de celles-ci. Ainsi, on comprendra que nos auteurs fassent référence aux « récits de pratiques » de Daniel Bertaux (Dubar, 1996 ; Demazière & Dubar, 1998 ; Demazière & Dubar, 1997) tout en s’en distinguant par leur méthode d’analyse… Soit une position que nous pourrions résumer ainsi : nous avons à faire à des récits et rien d’autre que des récits ; il n’est pas question de réifier les dits en pratiques-en-soi .

Il y a un niveau paradoxalement rigoureux, c’est celui qui considère la parole pour ce qu’elle est. Dans une telle approche, la parole des gens, en situation d’entretien, n’est considérée ni comme « transparente » où nous aurions qu’à restituer cette parole pour appréhender le fonctionnement sociologique de l’objet étudié, ni comme « opaque » où l’univers sémantique des récits-entretiens n’accéderait à l’intelligibilité savante que passée au crible d’une « grille » théorique sélective a priori.

Par conséquent, c’est en s’opposant respectivement à une théorie du langage « réaliste », qu’ils renvoient à l’usage dit « restitutif » des entretiens, et à une théorie « représentationniste » qu’ils rapportent à un usage dit « illustratif » des entretiens que Demazière et Dubar, sur les traces de Wittgenstein, propose l’utilisation d’une théorie pragmatiste et relativiste du langage permettant de considérer au mieux la nature du discours et le caractère situé de l’acte d’énonciation. C’est l’utilisation en sociologie de la « double articulation » linguistique devenant alors la « double transaction » :

« Mettre en récit, c’est articuler du temporel et du spatial, du biographique et du relationnel, de la succession et de simultanéité. Comme la langue articule du syntagmatique et du paradigmatique, de la contrainte grammaticale et de l’inventivité sémantique, de l’horizontal et du vertical. » (Demazière & Dubar, 1997, p. 330).

La pratique de l’entretien : la « non-directivité »

Si le matériau recherché est la parole des gens, et en elle la dimension biographique des représentations, il faut logiquement mettre en œuvre une technique d’entretien permettant à l’entretenu de « se raconter » dans les meilleurs conditions envisageables. Ainsi, la pratique de l’entretien doit se démarquer le plus possible des questions « fermées » du type questionnaire – explicite ou non. Compte-tenu de l’enjeu, il s’agit donc de ne pas interférer dans la « mise en mot » et son déroulement par des commentaires et autres interventions intempestives. L’entretien doit se dérouler sur la base d’un « contrat de communication » clair où est spécifié les rôles complémentaires des deux protagonistes ; l’un initie l’entretien et écoute attentivement, l’autre « se raconte ». Donnons-en deux exemples pratiques :

  1. La question initiatrice des entretiens était la suivante : raconter « ce qui s’est passé, pour vous, depuis la sortie de l’école ». Par une telle question introductive, volonté est de laisser ouvertes au maximum les directions possibles que peuvent prendre le récit à venir. Les latitudes ainsi libres, c’est le choix de l’interviewé qui fera sens en tant que tel et non l’éventuelle réponse sous-entendue de l’intervieweur.

  2. La technique de relance : l’insertion d’une retranscription intégrale d’un entretien nous permet de repérer que la technique de relance observée par l’intervieweur s’inscrit effectivement dans cette intention d’ouverture au premier abord du champ des possibles. Le chercheur pose une question qui est en fait une demande d’explicitation d’un mot prononcé précédemment qui lui semble central et/ou qui a fait l’objet d’une interruption ou d’un contournement.

Deux pratiques qui ont comme point commun de réduire le plus possible l’introduction de catégories savantes ou officielles qui à terme perturberaient fortement le travail d’analyse puisque troublant, on le comprend bien, l’attribution sémantique des mots employés.

Nous noterons tout de même en deux points que la notion de « non-directivité » est à relativiser :

  1. La situation d’entretien n’est pas un soliloque mais une relation dialogique ; il s’agit donc de ne pas oublier le rôle fondamental de l’intervieweur derrière une notion qui tend à l’effacer.

  2. Certaines personnes peuvent éprouver quelques difficultés face à cet exercice finalement assez peu commun. Et à ce titre, une pratique plus “interventioniste” de relance peut parfois s’avérer nécessaire et fructueuse (Demazière & Dubar, 1998, p. 57).

Biographie et analyse structurale

Il nous semble que le point fort de cette démarche consiste en l’articulation de la dimension phénoménologique et de la dimension structurale au sens de la théorie du langage développée entre autres auteurs par R. Barthes, A.J. Greimas et P. Ricœur. Et c’est en ce sens qu’il nous faut comprendre la notion de « biographie » :

« Il faut tenter de tenir à la fois les deux bouts partiellement contradictoires de la chaîne de la connaissance des sujets : le respect intégral de l’expression de la personne dans sa singularité d’être parlant et l’ancrage de cette parole unique dans un monde social partagé avec d’autres et structuré par des symboles communs » (Demazière & Dubar, 1998, p. 59).

L’articulation entre angle sociologique biographique et théorie pragmatiste (et structurale) permet de prendre en compte une « double contingence » de l’acte langagier à savoir sa détermination par « l’espace culturel » de sa mise en œuvre, et sa détermination par le « moment biographique » dans lequel se trouve et se définie l’individu. Soit un puissant outil offrant l’utilisation corrélative de la grounded theory, de la sociologie des identités et d’un savoir linguistique avancé et solide ; une des façons d’entretenir un lien sûrement heuristique entre « situationnel et structurel » :

« Il nous semble que, à la posture analytique centrée sur l’expression du sujet, sa mise en mot spécifique et l’émergence de catégories structurant sa pratique et celle de ses “semblables subjectifs”, correspond la croyance dans la relativité socio-historique des catégories et la confiance dans la validité intersubjective des paroles d’un sujet en situation de dialogue – prenant ici la forme spécifique d’entretien de recherche » (Demazière & Dubar, 1998, p. 58).

3 niveaux de descriptions du récit

R. Barthes distingue trois niveaux d’analyse du discours :

  1. le niveau des séquences où il s’agit de discerner et de numéroter « les termes utilisés pour “dire” les étapes de son parcours ».

  2. le niveau des actants où il s’agit de repérer les « autrui » intervenant au sein de ces étapes.

  3. Le niveau de l’argumentation où il s’agit de déterminer « les raisons données pour justifier chacun des événements marquants ».

Sans entrer trop en détail dans la complexité de la théorie, nous signalerons que l’analyse structurale choisie par les auteurs revient à mettre à jour des « homologies structurales » communes aux trois niveaux développés ci-dessus ; ces homologies prenant la forme d’ensemble de conjonctions et disjonctions, comme par exemple : « Facile/Pas facile = Intérim ou chantier/Place ou Affaire… ». Et c’est à partir de ces homologies internes au récit qu’il est nécessaire de construire une typologie formalisant « l’architecture des catégories structurantes, “l’ordre catégoriel” du récit (Sacks, 1992), et [...] les propositions les plus essentielles du discours argumenté, son “univers de croyances” (Martin, 1987) » (Demazière & Dubar, 1998, p. 58).

Typologie et construction de « schèmes »

Que ce soit au niveau des séquences, des actants ou de l’argumentation, il faut à chaque pas de la typologie contrôler et justifier le sens des termes que l’ont choisis. Ainsi, Demazière et Dubar énoncent que leur procédé n’est pas en ce sens aussi « exotérique » que l’idéal inductif le souhaiterait mais essayent de manœuvrer au mieux en construisant progressivement des catégories à partir de lexème choisis au sein du récit lui-même. Les étapes consistant à repérer séquences, actants et arguments consistent en des attributions de lexèmes du récit à des repères numériques. Par exemple : « S0 = ” l’école et tout, ça allait, je faisais rien ” ; A4 = ” mon père, lui, c’est pas pareil, il n’a pas été à l’école… pour lui, c’est de trouver une bonne place dans une bonne usine ” ».

Après avoir construit pour chaque entretien un « schème spécifique », une seconde étape consiste en la mise en regard de chacun de ces schèmes. De cette comparaison, on en déduira des « tas » édifier par « itération et ajustements successifs » à partir de schèmes « unités-noyaux » sur la base d’homologies communes ; et ce en mettant sous contrôle le « rôle d’attracteur logique » des schèmes dégagés les plus “caractéristiques”. Enfin, la troisième étape consiste en la construction de « schèmes typiques » qui consisteront en autant de manières significatives, distinctes mais non-exclusives et complémentaires, de percevoir telle ou telle partie du monde ; étape énoncée par cette très belle formule :

« [...] nous pouvons partir des couples disjonctifs principaux, qui structurent les schèmes typiques et rendent compte de la tension narrative entre l’espace des possibles et l’ordre du souhaitable » (Demazière & Dubar, 1998, p. 64).

C’est ainsi que nos auteurs ont dégagé quatre « mondes » de représentation du « monde socio-professionnel » : 1/ le monde des métiers où se joue la relation disjonctive entre « être à une place » et « avoir son affaire » ; 2/ le monde des emplois où il est question de la quête de stabilité et de son contraire, le chômage ; 3/ le monde des fonctions où l’enjeu est la valeur allouée à tel ou tel travail, entre évolution possible et tâche ingrate d’exécution ; 4/ le monde du travail protégé où s’oppose la « galère » (RMI et « stages bidons ») et le « vrai emploi », objet d’attente et représenté comme la porte de sortie ».

Cette méthodologie d’analyse sociologique d’entretiens-récits se présente donc comme un moyen de mise à jour, à partir des individus eux-mêmes, de « logiques sociales » à l’œuvre dans leurs représentations du monde et donc, on le suppose, à l’œuvre dans leurs comportements. Et comme le spécifient à plusieurs reprise nos auteurs, il faut bien comprendre que ce genre d’analyse n’est pas une définition de population, ni un classement de personnes, mais la construction inductive d’une typologie de schèmes de représentations relatives à une partie du monde qui, pour cette raison même, vient invalider tout un ensemble de catégories officielles sur l’insertion des jeunes et leurs difficultés (Demazière & Dubar, 1998, p. 56 et p. 62).

Discussions

De la question de l’identité

De la même façon que l’acte d’énonciation est « situé », Demazière et Dubar nous présentent « l’identité sociale » d’un individu comme dépendante de la situation de sa manifestation. Ainsi, ils préféreront parler de « formes identitaires » plutôt que d’identité ; notion qui finalement draine assez souvent derrière elle un essentialisme latent ou revendiqué (Cf. schéma ci-joint où nous avons essayé d’articuler construction de l’identité sociale, théorie du langage, type d’usage des entretiens et données sur l’essentialisme). En affirmant classer non pas des individus mais des « formes symboliques », les auteurs rappellent donc leurs conception de l’identité sociale et finissent par la formaliser de la façon suivante : les « formes identitaires » sont des « systèmes de signification particulièrement typique et qui structurent les récits biographiques et permettent de schématiser les configurations personnelles » (Dubar, 1996, p. 42). Ainsi :

« L’expression des formes identitaires dans le récit dépend aussi du contexte. Chacun peut, à la limite, se référer à des formes identitaires différentes selon son interlocuteur et le contexte de l’entretien, qui est toujours une forme de conversation. Mais les contraintes de la « mise en récit » imposent le recours à une forme identitaire dominante assurant une certaine cohérence à la succession des séquences et à la formulation des actants. C’est cette mise en forme que l’analyse structurale permet de décrire dans un contexte donné » (Demazière & Dubar, 1997, p. 331)

On ajoutera que ces « formes identitaires » étant en partie constituer par la « stigmatisation sociale », telle que la définit E. Goffman, cette approche méthodologique des difficultés de l’insertion professionnelle permet à la fois de relativiser les catégories officielles en cours – comme mentionné ci-dessus – mais aussi de mieux appréhender comment les discours particulièrement nombreux sur le monde du travail se trouvent être réappropriés par les jeunes eux-mêmes en fonction de leur vécu.

De l’articulation entre récit singulier et idéologie

Selon Mikhail Bakthine « parler c’est toujours opposer une contre-parole, se situer par rapport aux discours antérieurs pour y adhérer ou s’y opposer » (1929, p. 316). Ainsi, par la considération du caractère « dialogique » de chaque discours, on s’aperçoit que, non seulement, l’acte langagier n’est en aucun cas un fait isolé et sui generis, mais également, que son étude passe par la prise en compte du discours « référent » implicitement convoqué. Pratiquement, les récits des jeunes sur leur insertion professionnelle se construisent donc en fonction de « discours officiels » produits par des « acteurs institutionnels » discriminant le marché du travail et son fonctionnement de telle ou de telle façon. Réfléchissant sur ces éléments d’influence “extérieure” à l’entretien, les auteurs énoncent un possible programme de recherche constitant dans un premier temps à inventorier ces « discours offficiels », et, dans un deuxième temps, à classer les récits biographiques selon leur proximité « socio-verbale » avec l’un ou l’autre de ces discours de référence. Cependant, à considérer le contenu des récits recueillis aussi bien que les déclarations médiatiques, il ne semble pas qu’il existe d’idéologie dominante « en arrière-fond commun à l’ensemble des partenaires sociaux et des acteurs institutionnels dans la société française des années quatre-vingt-quatre-vingt-dix » (Demazière & Dubar, 1997, p. 317). L’hypothèse serait qu’il existe une pluralité de discours de référence dont la discrimination serait d’autant plus difficile a/ qu’ils peuvent être mobilisés au sein du même récit biographique, à des moments différents, b/ qu’ils sont par nature implicites et donc d’origine effacée , c/ qu’ils peuvent avoir été l’objet d’une transformation, d/ qu’ils sont à considérer diachroniquement dans une sorte de dialogue en retour :

« On peut difficilement privilégier l’influence des discours officiels sur les récits des jeunes concernés sans prendre aussi en compte le choc en retour de la réalité vécue sur les discours officiels eux-mêmes. » (Demazière & Dubar, 1997, p. 318)

Par conséquent, une difficulté majeure s’élève face à nous lorsqu’il s’agit de compléter l’étude de récits par une prise en compte de leur environnement idéologique ; comment combler cet abîme entre récit singulier – biographique – et idéologie ?

Une solution consisterait peut-être à réduire cette apparente aporie par une réflexion sociologique d’orientation « matérialiste ». « Un groupe ne pense pas », une idéologie n’a donc pas de réalité en soi. Il faudrait donc définir l’idéologie comme un discours de référence actualisé lors de la production d’un récit. Et nous établirions la distinction suivante :

  1. Une idéologie serait un discours de référence par rapport auquel on construit son récit, auquel on adhère ou non. C’est donc un discours qui n’apparaît qu’au sein d’un autre discours. Une idéologie serait un discours à part entière que sous sa forme militante.

  2. Un discours idéologique serait un discours, en tant que tel, relativement stéréotypé car reproducteur d’une façon de voir le monde, énoncé antérieurement par un ou des autruis significatifs (parents, journalistes, politiciens, professeurs…)..

Un autre axe d’approche de cette question passe par la nature syntaxique ou paradigmatique de cette influence. Le discours de référence est-il déterminant dans la façon dont il présente l’enchaînement des mots et donc des idées ? Est-il déterminant dans sa façon dont il convoque les idées et donc les mots ? Est-ce les deux? Notons enfin qu’en sémiotique narrative la « structure profonde » du récit est à la fois syntaxique (relations) et sémantique (valeurs). Nombre de considérations parmi d’autres qui demanderont un développement ultérieur.

Du prolongement possible

Le choix des trente-cinq jeunes fût établi à partir d’un échantillon plus large de 1600 individus, ayant tous été soumis à un questionnaire préliminaire par téléphone. Le nombre de trente-cinq entretiens semble de nature à remplir les critères de représentativité exigible dans le cadre d’une démarche qualitative telle que celle-ci. Cependant, la population répondant aux critères définis étant assez large, on pourrait envisager la mise en œuvre d’un questionnaire élaboré à partir des connaissances dégagées (les quatre mondes, la question des temporalités « ouvertes » ou « fermées », etc.). Il s’agirait donc d’étendre l’étude, de façon synchronique, à un échantillon plus large afin de valider ou non la généralisation avancée précédemment.

On pourrait également opter pour l’extension de cette étude par la voie « longitudinale » et donc s’intéresser aux futures relations entre événements, d’une « transition professionnelle » chaotique, et cheminement à travers les différentes « formes identitaires ».

Compte rendu de : D. Demazière & Cl. Dubar, Analyser les entretiens biographiques – L’exemple des récits d’insertion, Nathan, Essais et Recherche, Paris, 1997, 350 p.

G. Mauger, Cl. Poliak, B. Pudal, Histoires de lecteurs

In books, compte rendu, histoire, livre, review, sociologie, épistémologie on mai 27, 2008 at 12:43

Prendre comme objet les pratiques de la lecture permet aux auteurs d’interroger les relations entre catégories de lecteurs et catégories de lecture.

D’intéressants résultats sont ainsi produits sur les correspondances entre « séquences biographiques » et « périodisation » de l’itinéraire de lecteur – avec comme point articulatoire le type d’usage des lectures (« lecture de divertissement », « lecture didactique », « lecture de salut »). Confrontés à la limite de toute démarche qualitative, Mauger Poliak et Pudal ont opté pour une présentation de « cas » inscrite dans le cadre d’une démarche inductive et idéal-typique offrant, par ailleurs, une possible extension des recherches par aggrégation-généralisation ou différenciation-classification.

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On regrettera que de tant à autres à la finesse des descriptions et des analyses s’efface devant des explications par trop « structuralistes » des articulations entre trajectoires biographiques et itinéraires de lecteur par des correspondances strictes entre « points de vue » et positions sociales en terme de champs et de classes.

Compte rendu de : Mauger & Co., Histoires de lecteurs, Nathan, Essais et Recherches
1999, 446 p.

Jean-François Lyotard, Tombeau de l’intellectuel

In compte rendu, livre, épistémologie on avril 12, 2008 at 1:01

De l’ «intellectuel» comme d’un disparu.

Selon Jean-François Lyotard, le début des années 80 se caractérise par le déclin des motifs universaux, c’est-à-dire la disgrâce des discours, affiliés à la philosophie des Lumières, ayant comme principe de production la défense d’un être absolu, qu’il soit nommé Nation, Peuple, Prolétariat ou Humanité.

« Les «intellectuels» s’adressent à chacun pour autant qu’il est le dépositaire, l’embryon, de cette entité, leurs déclarations se réfèrent à lui dans la même mesure, et elles procèdent pareillement. » (p.12)

Il serait ainsi devenu impossible d’énoncer ce type de discours. Il serait désormais impossible d’endosser et de légitimer une vision du monde et son devenir en fonction d’une éthique partageant le Bien du Mal.

«Pour le dire tout cru, on ne peut être un «intellectuel» sans déshonneur que si les torts ne sont pas partagés, si les victimes sont des victimes et les bourreaux sans excuses, que si dans le monde des noms qui forme notre histoire, certains au moins brillent comme de pures idées, sans défaut.» (p.19)

L’idée de l’universel n’a pas lieu d’être, le discours universaliste se tarit, la parole de l’intellectuel perd son socle : fin de l’«intellectuel».

Lyotard, Tombeau de l\'intellectuel

Notons avec l’auteur que le déclin de l’idée universelle «peut affranchir la pensée et la vie des obsessions totalisantes», ce qui ne manquera pas de susciter de nombreuses réflexions en ce qui concerne la nature des représentations idéologiques contemporaines… Un discours politique est-il, dans ces conditions, toujours envisageable ? Les aspirations utopiques, déclamées au début des années 70, ne perdent-elles pas ainsi leur principe premier ? Enfin, une utopie saurait-elle être individuelle ?

Par ces questions, nous nous apercevons que la fin de l’ « intellectuel » pose en définitive une autre interrogation, celle que Lyotard nomme «l’être-ensemble», à savoir l’organisation socio-politique de la société et sa mise en question. L’intellectuel mort, la discussion des enjeux socio-politiques perdent certes leur locuteur mais, néanmoins, demeurent. La question devient donc : qui s’attribuera la place laissée vacante ? En fait, les remplaçants sont d’ores et déjà présent ; il s’agit, pour Lyotard, des scientifiques des «sciences exactes», des «sciences humaines», des «techno-sciences du langage».

« Ces nouveaux cadres ne sont pas en tant que tels des intellectuels. L’exercice professionnel de leur intelligence a pour enjeu non pas d’incarner autant que possible dans le domaine l’idée d’un sujet universel, mais d’y réaliser les meilleures performances possibles. » (p.13)

L’intellectuel en sépulture, reste «l’intelligence» dans un monde de valorisation de la performance intellectuelle professionnelle…

Remarquons en conclusion, que Foucault avait déjà parlé de la fin des philosophes, des grands philosophes, «Sartre inclus» ; idée illustrée par cet intime sentiment de Jean-Jacques Brochier :

« Les grands héritiers, à des titres divers, de Sartre, Barthes, Foucault ou Deleuze ont disparu, sans nous laisser une si définitive impression de vide. Nous n’avons plus de contemporain capital, de philosophe vers qui nous tourner, d’écrivain qui prenait parti, sans ambages. Nous souffrons d’un manque de réponses, mais plus encore, peut-être, d’un manque de questions. Le piédestal sur lequel se dressait la statue du petit homme est bien vide. » (J.J. Brochier, «Le contemporain capital», article in Le magazine littéraire, n° hors série)

Jean Baudrillard dans A l’ombre des majorités silencieuses ou La fin du social [1978] écrit que « la masse », ou « les masses », sont des entités sans réelle existence, et donc efficacement irreprésentables, insondables… Elles font masse ! Et, à ce titre, nous nous permettrons d’avancer qu’elles sont en fin de compte ce «signifiant flottant», cette «valeur symbolique zéro» dont parlait Lévi-Strauss à propos du « mana », dans son introduction à l’œuvre de Marcel Mauss. Masse-mana : sujet inexistant des discours des politiciens et autres technocrates administratifs ou commerciaux. Jean Baudrillard, fidèle à ses idées sur la dissolution du pouvoir (Oublier Foucault, 1977), déclare les politiciens espèce en voie d’extinction. Alors : Fin des intellectuels. Fin des politiciens. A suivre.

Compte rendu de : Jean-François Lyotard, Tombeau de l’intellectuel et autres papiers

Galilée, Paris, 1984

Raoul Vaneigem, Adresse aux vivants

In compte rendu, histoire, livre, épistémologie on mars 27, 2008 at 4:01

Vaneigem nous communique à travers ce livre sa force et son désir de lever un à un les bunkers construits et entretenus par les “esprits mercantiles”. Certes, l’auteur ne fait pas dans la finesse car emporté dans son élan de vouloir tout changer il en vient à confondre “société” et “capitalisme”, le second expliquant par sa nature l’intégralité des dimensions du premier. Néanmoins, Vaneigem est à lire à mon sens comme une salvatrice bouffée d’oxygène, comme un croyant infatigable en l’humanité.

Empruntant une perspective historique, il part des temps où le capitalisme ne voulait encore rien dire pour en arriver à la description rageuse d’un monde d’où il voudrait le voir disparu ; traquant pour ce faire activités et aliénations des « échanges mercantiles » avec une fougue égale à celle d’y voir succéder la liberté créatrice. « Ayant inventé une civilisation où il ne faisait pas bon vivre, ils n’ont eu aucun scrupule à postuler qu’il n’existait avant elle aucune autre forme de vie humaine, si ce n’est dans l’incertaine mémoire des légendes » (p.52).

Vaneigem, Adresse aux vivants

Genèse du monde qui voit l’arrivée du capitalisme et de la religion monothéiste, enfant se développant plutôt mal que bien dans un environnement ne lui demandant que sacrifices, voici les axes principaux que choisit Vaneigem en vue de révéler l’ampleur et l’emprise du phénomène morbide et mercantile. « C’est une terrible malédiction que d’entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie » (p. 44). Ou encore « … chien apeuré aboie le premier : l’arrogance et la responsabilité des notables puent la terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte quotidienne d’être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés » (p. 49).

Liberté créatrice et création de sa liberté, voilà pour Vaneigem deux facettes d’un même élan de soi pour soi. Choix d’un mode de vie qui dans sa générosité pour soi déborde et ricoche heureusement sur l’Autre. « Celui qui désire est lui-même le dieu qui l’exauce » (p.243)

On retrouve ici une mutation intéressante de l’individualisme « absolu » de Max Stirner, à savoir qu’aux causes aliénantes et imposées de l’extérieures, serait préférable la revendication pleine et entière de son Moi. Qui par effet d’existence positive d’avec soi-même, ou tout du moins d’apaisement, entraîne un rapport non conflictuel et dialectique avec l’Autre. La revendication de l’exercice de soi, dans un mouvement de création du Moi aboutit, selon lui, à la reconnaissance des volontés de l’Autre. Tel le mazout paralysant le goéland épuisé, les mailles des échanges mercantiles tiennent fermement la création qui finira par se scléroser et mourir. Tel est donc le programme subversif de R. Vaneigem : se défaire de ce mazout économique – mazout déversé par le salaire de la peur et les répercussions d’une gestion économique du monde. «On travaille contre soi et contre les autres. On crée pour soi et le plaisir de tous. » (p. 242)

Vaneigem

D’un côté les imbrications de n’importe lequel de nos gestes sont vus comme nous renvoyant à la perduration d’un ordre que l’on rejette, – jusqu’au chômage qui n’est finalement qu’un temps de « travail en creux » – , de l’autre le refus de cette dévitalisation de l’exercice de son corps et de sa pensée : la création jouissive de sa vie – dernier terme, certes ambigu s’il en est, mais bien difficile de le remplacer avantageusement.

 

 

Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie

In compte rendu, livre, épistémologie on mars 25, 2008 at 12:13

De l’abus des belles-lettres dans la pensée…

On remerciera ainsi vivement Jacques Bouveresse pour cette contribution, sinon définitive, du moins décisive à la dite « affaire Sokal ». Jusqu’alors, les réponses faites au livre de Sokal et Bricmont (Impostures intellectuelles, 1999), recencés par l’auteur, avançaient « un droit à la métaphore » et, plus largement, « une liberté de pensée » : autant d’arguments contrecarrant ainsi dans l’œuf toutes tentatives de rectification épistémique.

L’usage de savoirs mathématiques ou de physique théorique en philosophie semblait ne devoir être soumis à aucune critique, le décalage entre la nature même du savoir importé et son emploi n’étant alors nullement perçu comme un motif valable et suffisant de mise en doute de la pensée ainsi exprimée.

Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie

Il ne s’agit guère ici pour l’auteur d’invalider telle ou telle conception au non d’une théorie de l’analogie dont il spécifie qu’elle n’existe pas (p.34) et moins encore de défendre telle ou telle vue normative sur la philosophie des sciences (p.12) mais d’une part, de discuter l’usage de l’analogie comme d’un procédé démonstratif sujet à abus. Il faut, suggère-t-il habilement, distinguer « l’analogie suggestive » de « l’analogie démonstrative » (p. 27). Et d’autre part, de répondre à ces abus des belles-lettres qui jouent de l’incompréhension et des raisonnements à l’emporte-pièce comme d’une marque de style et un label de valeur intellectuelle.

« Là où d’autres avancent probablement sans difficulté et à la même vitesse que l’auteur, je trébuche presque à chaque pas sur des assertions qui me sembleraient exiger, pour pouvoir être tout à fait comprises et ensuite acceptées, des élucidations, des distinctions, des explications et des justifications qui sont généralement absentes » (p.16).

Et de rajouter qu’il faut comprendre que l’on puisse « se sentir offensé par l’accumulation des assertions sans preuve, les confusions grossières, les fautes contre la logique, les raisonnements absurdes, [...] et de l’être doublement, lorsque ceux qui se le permettent réussissent en même temps à rendre à peu près impossible ou incompréhensible la protestation que l’on pourrait avoir envie de faire entendre » (p.19).

Jacques Bouveresse

Si la lecture de cet ouvrage stimule la réflexion quant à la rigueur des procédés démonstratifs utilisés par le tout avenant scientifique, il n’en reste pas moins qu’à la fois son court format et sa dimension polémique tendent, il nous semble, à oblitérer deux questions fondamentales :

a/ Quels sont en dernier recours la fin de toutes ces métaphores, de ces analogies erronées ou non, de ces critiques épistémiques et de ses réponses aux contre-attaques ? Bouveresse n’aborde assez étrangement à aucun moment cette question ; et même si par ailleurs il renvoie épisodiquement à la relation entre philosophie et réel, cela ne reste qu’une référence sommaire et indirecte. Sans un accord sur la téléologie du discours savant ou intellectuel, on ne peut à l’évidence se mettre d’accord sur les critères de validité et de légitimité de ces derniers ; sans référents communs point de discussions constructives…

b/ La deuxième question s’infère en partie de la première. Ne mettant pas en doute l’erreur dénoncée par Bouveresse à l’endroit de Debray et de ses homologues, nous pouvons tout de même questionner, en toute relativité quasi-feyerabendienne, ce nécessaire primat du raisonnement “scientifiquement conforme” sur l’efficacité émotionnelle : au nom de quelle valeur méta-argumentative la raison devrait-elle se trouver du côté de la justesse épistémologique ? Après tout, la vérité sur le monde n’est pas dictée par la science. Même si par ailleurs celle-ci y contribue indubitablement, elle ne peut contrôler l’usage qui est fait de ses concepts et, par voie de conséquence, nous croyons à l’ADN ou à l’organisation subatomique de la matière sans vraiment savoir comment cela fonctionne précisément. Et si nous ne remettons pas en question la nécessité d’une rigueur épistémique comme d’un instrument du « capital de conscience et de réflexion critico-méthodologique » (Schwartz, 1993, p. 265) de chaque science, il serait sûrement très intéressant de sonder cette tendance logocentrique dans sa nature, sa genèse, et dans les résistances qu’elle rencontre.

 

 

Compte rendu de : Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie – De l’abus des belles-lettres dans la pensée, Liber-Raisons d’agir, 2000, 155 p.

[Vous retrouverez l'intégralite de ce compte rendu à cette adresse]

Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe

In compte rendu, livre, épistémologie on février 7, 2008 at 8:35

N’ayant pas bonne presse chez les sociologues universitaires, l’oeuvre d’Edgar Morin m’était passée inaperçue. Récemment un discours du président français, Nicolas Sarkozy, évoquant les nécessités d’une “politique de civilisation” renvoyant à un des ouvrages d’Edgar Morin, fît tinter une petite clochette qui m’amena jusqu’aux rayons d’une librairie. Résultat deux livres achetés : Pour entrer dans le XXIième siècle (pour savoir de quoi retourne cette “politique de civilisation“) et Introduction à la pensée complexe (qui m’a semblé indispensable comme clé d’entrée dans l’oeuvre).

 

L’oeuvre de Morin se compose d’une multitude d’ouvrages dont le coeur est constitué pour un opus de six volumes respectivement consacrés aux différents développements de sa pensée. Honneur donc à l’Introduction à la pensée complexe *1.

Morin, Introduction à la pensée complexe

Après avoir rappelé les formidables progrès scientifiques dûs au cartésianisme et au positivisme, Morin déplore que, désormais, leurs atouts se sont mués en handicap épistémologique, nous aveuglant et empêchant les innovations théoriques et scientifiques.

Le paradigme cartésien séparant, de manière fondamentale et irréductible, l’objet et l’esprit ne peut plus assurer son rôle de support aux sciences d’aujourd’hui. Le dualisme cartésien se montre structurellement dépassé à l’heure où tout objet se doit d’être appréhendé en même temps que l’esprit qui le sonde (cf. entre autre “le paradoxe de l’observateur“…), où l’esprit se voit scanné et objectivé (développement des sciences cognitives et de la biologie génétique du cerveau *2). “Ainsi dans la science de l’Occident, le sujet est le tout-rien ; rien n’existe sans lui, mais tout l’exclut ; il est comme le support de toute vérité, mais en même temps il n’est que “bruit” et erreur devant l’objet” (p.59).

On trouve dans cette critique et sa volonté de dépassement l’essentiel des positions de l’épistémologie morinienne. Je les résume ainsi :

1/ Il nous faut avoir à l’esprit la multitude des niveaux de déterminations de tout objet étudié. Les niveaux sont tous complémentaires et inter-agissant. C’est le “système ouvert“. L’objet est pris dans un écheveau de déterminations multi-niveau et non clos ; une ouverture permettant de dépasser d’apparentes contradictions en réalité crée par les visions disciplinaires uni-dimensionnelles.

2/ Les interactions et de rétro-actions forment la structure, la nature même de tout objet. C’est en ce sens qu’il nous faut alors penser la “complexité” de ces boucles de déterminations.

 

Morin nous invite donc à laisser de côté le paradigme cartésien – défini par trois mouvements de la pensée scientifique – disjonction/réduction/simplification et nous engage vers un nouveau paradigme - défini par quatre notions – ordre/désordre/interaction/organisation basé sur trois principes complémentaires :

1/ le principe dialogique : la relation d’interdépendance du désordre et de l’ordre (de l’entropie et de la néguentropie) est créatrice de toute organisation, de tout système. 2/ La récursion organisationnelle : toute organisation est par nature auto-organisationnelle et s’entretient par et dans des relations dialogiques entre désordre et ordre (“ce qui est produit revient sur ce qui produit“; p.100). 3/ le principe hologrammatique : le tout est dans la partie qui est dans le tout (“Dans le monde biologique chaque cellule de l’organisme contient la totalité de l’information génétique de cet organisme” ; p.100).

Cela s’avère tout de même assez séduisant (et le dernier paragraphe du livre consacré à des réponses aux critiques incline à la sympathie pour la démarche de l’auteur). Néanmoins, je n’ai pas, et ce durant tout la lecture de l’ouvrage, pût trouver de réponse à la question suivante : à prendre en considération les systèmes ouverts, la dimension multi-niveaux, la nature dialogique, récursive et hologrammatique des déterminations et des déterminés, comment identifier suffisamment distinctement les composant de tout objet étudié ? Si tout est dans toutes les parties et réciproquement. Si chaque élément existe d’une façon ou d’une autre sur plusieurs niveaux de déterminations, il m’apparaît alors extrêmement difficile de mener à bien une analyse de tout objet d’étude. Pour le coup, comment sortir du flou qu”impose intrinsèquement ces positions épistémologiques. Si les déterminés s’auto-déterminent mutuellement et sans cesse, où couper, où disjoindre pour identifier les composantes et leurs frontières ? Est-il tout simplement possible dans ces conditions paradigmatiques d’opérer une analyse en terme de catégories ?

Il faudrait pour avoir une meilleure idée du problème disposé d’un exemple d’application concrète d’enquête scientifique menée selon cette épistémologie de la complexité. Et ce, particulièrement en sciences humaines et sociales où les niveaux de déterminations s’avèrent pour le moins en interactions et “ouverts” par la nature même de l’objet individu… Histoire de juger sur pièce de la possibilité d’une théorie certes attractive mais qui, à considérer la dimension pragmatique de celle-ci, fait tout de même rimer complexité et perplexité.

Une nouvelle conception émerge et de la relation complexe du sujet et de l’objet, et du caractère insuffisant et incomplet de l’une et l’autre notion. Le sujet doit demeurer ouvert, dépourvu d’un principe de décidabilité en lui-même ; l’objet lui-même doit demeurer ouvert, d’une part sur le sujet, d’autre part sur son environnement, lequel à son tour, s’ouvre nécessairement et continue de s’ouvrir au-delà des limites de notre entendement” (p.60).

Si nous devons effectivement essayer d’être à même de comprendre les systèmes d’objets comme “ouverts”, peut-être faudra-t-il réhabiliter et/ou repenser le mouvement de réduction pour être un temps soi peu rassurer sur la “vérité”, au moins temporaire” de toute analyse en cours. en effet, quand coupe-t-on ? Quand arrête-t-on l’ouverture ? Sur quelle frontière s’appuyer et peut-on le faire suffisamment solidement ? Mais ces questions ne sont-elles pas des traces résistantes du vieux paradigme habitué à penser en terme de substance, d’identité, de causalité, de sujet et d’objet ? Encore un effort ontologique camarade !

*1 : Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Seuil, Points, Essais, 2004
*2 : Cf. Alain Prochiantz, Machine-Esprit, Editions Odile Jacob, Sciences, 2001