Des livres, des idees...

Archive de la catégorie «books»

Eric-Emmanuel Schmitt, Lorsque j’etais une oeuvre d’art

In art, books, compte rendu, litterature, livre on août 31, 2009 at 8:49

On lit de-ci de-la que ce livre est une virulente satyre de l’art contemporain. C’est a mon sens rate les propos centraux d’E-E. Schmitt.

Bien sur, notre auteur s’amuse, lors du passage par exemple consacre a une exposition mondiale de l’art contemporain a laquelle participe notre heros, a brocarder les bizarries et les oeuvres sans sens et sans fond. Mais c’est une caricature. La philosophie de ce livre est en realite morale, pour ne pas dire moraliste, et se veut la denonciation de la dictature de l’apparence. Il s’agit de demontrer les effets nefastes  du desir extreme d’etre connu et reconnu, desir s’articulant au regne des media et de leur ronde superficielle, incessante, produisant de plus en plus vite interet puis desinteret, puissance apparente de l’ego puis depression.

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Un post-adolescent au bord du suicide, car ne pouvant supporter de vivre avec un fort sentiment de n’etre  que quelconque, et finalement personne, devient entre les mains d’un artiste extravagant une oeuvre d’art a part entiere.

Ce livre se presente comme une biographie de ce personnage racontant son douloureux periple initiatique, ou a ufur-et-a-mesure de ces deboirs toujours plus grands, il finit par comprendre son erreur initiale : il se sentait exclu du monde par la mediocrite de son apparence, il finit par saisir qu’il devait s’interesser aux autres et au monde pour se sentir vivre et apprecier l’existence.

On le voit une analyse un peu plus approfondie de cette ouvrage nous amene dans d’autres contrees que celles faciles de la critique consensuelle des extremites de l’art contemporain.

Si nous suivons sans grande difficulte l’auteur dans cette mise en exergue des turpitudes de l’existence imposees par les vents violents de la dictature des apparences, il nous est toutefois plus difficile de l’accompagner dans ce qu’il nous propose comme antithese et remede a ce stress de l’ego.

Notre heros finira par acceder au bonheur d’etre en vivant avec la femme qu’il aime, sans travailler – a l’exception de l’ecriture de sa biographie -, le tout dans une maison isolee au bord d’une plage tranquille et paradisiaque. On a vu pire comme condition de vie ! Si la solution aux maux identitaires reside dans l’isolement et la vie de boheme, mais aisee, nous avons bien peur que ce traitement ne soit, malheureusement, que tres rarement accessible aux citoyens de ce monde…

Eric-Emmanuel Schmitt, Le sumo qui ne pouvait pas grossir

In books, compte rendu, litterature, livre, review on juillet 15, 2009 at 12:30

Un livre en deux parties inegales. La premiere de bric de broc, racontant la vie des rues  d’un enfant fugueur, et une seconde haletante, narrant  son initiation a la pratique du sumo sur fond de lutte contre ses demons interieurs.

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A la lecture de la premiere partie, une question s’impose : mais pourquoi un recit a la premiere personne ??? Comment un enfant des rues peut-il avoir la conscience et la lucidite de sa condition telle qu’elle est decrite ici. Comment peut-il avoir les ressources intellectuelles pour disserter, pour philosopher sur la liberte, sur sa vie tout simplement avec une telle distance (p.39) ? Comment serait-il plausible de voir cet enfant faire des comparaisons en reference a des choses qu’il est peu vraisembable qu’il connaisse… ? Et par consequent, pourquoi pas une recit a la troisieme personne qui rendrait tout de suite plus credible cette histoire et son recit.

A la fin de la premiere partie (pp. 43-44), le changement d’avis de cet enfant regardant un combat de sumo, qu’auparavant il detestait, est si rapide et decrit selon des references si conceptuelles  qu’au final on se demande quelle mauvaise mouche a pu pique notre auteur pourtant si precis dans la construction de ses personnages : “De combat en combat, ils tranformaient l’inutile en utile, leur masse devenait une arme, leur embonpoint une puissance, leur lard un marteau ou un bouclier“.

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Neanmoins, meme si malheureusement la realisation deroute le lecteur de toute accroche, l’idee de ce livre est tres interessante. Ah ! si seulement c’etait l’E.-E. Schmitt des tres bons Evangiles selon Pilate, des Petits crimes conjugaux, ou de l’excellentissime Le Visisteur, qui avait ecrit ce livre… La seconde partie releve tout de meme bien le niveau et embarque le lecteur dans la demarche initiatique de cet enfant devenant avec application un respectable sumo. Soulignons que ce parcours initiatique, qui verra l’enfant surmonter ces traumatismes familiaux, est assez finement construit avec pour base une ingenieuse articulation entre psychanalyse et bouddhisme. Finalement, rien que pour cette construction subtile ce livre faut le coup…

Stephen Hawking, Une breve histoire du temps. Du big bang aux trous noirs.

In books, compte rendu, epistemology, histoire, livre on juin 28, 2009 at 3:04

Vive Hawking ! vive la Science !

Stephen Hawking nous propose un petit ouvrage didactique sur l’histoire de l’univers qui,  en realite, s’avere etre tout autant une histoire de l’espace et du temps qu’une histoire des sciences physiques modernes.

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On peut lire ce ouvrage comme il se presente, c’est-a-dire comme un breviaire explique de notions fondamentales permettant de mieux apprehender le passe, le present et le future de l’univers. Et de chacun en fonction de ses connaissances, de suivre au mieux, ou tant bien que mal, l’auteur dans ses developpements (personnellement, j’avoue avoir peine sur la definition du principe d’incompletude et sur celle de la theorie des cordes). Cependant, on peut egalement prendre ce livre comme un merveilleux plaidoyer pour la recherche scientifique. Non par ses avancees et ses realisations mais pour l’aventure humaine qu’elle represente.

Hawking est a la fois histoirien et acteur des sciences physiques modernes par ses travaux sur les singularites (trous noirs, big bang) et sur la question des limites de l’univers. Ainsi,  a travers l’expose des theories scientifiques sur l’univers, c’est aussi sa vie de scientifique qu’il nous livre : celui qui s’interesse, celui qui cherche, celui qui admire les grands anciens, celui qui propose et qui discute avec sa communaute, celui qui travaille en collaboration, celui qui trouve et, enfin, celui qui doute et prend acte de ses erreurs.

Par son choix de presenter l’histoire de l’espace-temps par celle des theories qui la rendent intelligible, et par la personnalisation qui decoule de son propre role dans cette histoire, il evite ainsi l’ecueil du Savoir qui tombent de sa Tour d’Ivoire, ce savoir sec, sur de lui et sans defaut, et nous donnent, tout au contraire, a connaitre des connaissances humaines qui naissent, qui grandissent et qui meurent. Qui meurent pour laisser la place a des theories plus aptes a decrire les nouvelles decouvertes, des theories plus efficaces et vaillantes face aux interrogations toujours renouvellees.

stephen-Hawking-airborne2Hawking, raconte son travail de scientifique avec tant de franchise et de simplicite qu’il emporte la sympathie du lecteur. C’est avec bonheur qu’il nous fait oublier cette image “mediatique” du genie en chaise roulante et a la voix numerique  – dont  l’intelligence serait, comme apres un pacte avec Faust, diaboliquement proportionnelle a son handicap. Nous apparait alors a la fois un homme simple et un savant complexe, un formidable scientifique a l’esprit brillant mais lucide.

Etienne Klein, Galilee et les Indiens

In books, compte rendu, epistemology, livre, quote, review, épistémologie on avril 4, 2009 at 11:08

Je ne veux pas qu’on liquide la science au motif d’un mauvais usage du monde“.

La science n’est pas la cause de notre mal etre social et de nos problemes ecologiques. Elle fut certes l’etendard d’oracles a la langue trop pendue dont les promesses de bonheur ne se sont jamais realisees et, desormais, les technologies qu’elle sert sont, de plus en plus souvent, en rapport avec des catastrophes “naturelles” ou sociales. Mais rappelons-nous qu’elle n’est qu’un outil et qu’un marteau, aussi puissant soit-il, ne decide ni de l’endroit ou frapper ni de comment marteler… !

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S’arreter sur nos relations a la science et sur la place de celle-ci dans notre societe amene l’auteur a considerer un changement d’ere. Selon lui, le Progres n’est plus. La croyance dans une marche inexorable vers le bonheur social pour tous n’est plus. A la fois l’esperence en un Progres social, une amelioration de l’etat du monde et les avancees scientifiques, auparavant intimement lies, se sont desarticules et desormais seule la science, ou plutot la technoscience, trace un chemin qui nous semble de moins en moins attratif.

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La “polyphonie de l’insignifiance” (p.102) orchestree par les medias et le regne de l’instantaneite, en economie comme en politique, forment un magma informel qui sabotent l’edification d’une pensee claire de notre monde, qui tue dans l’oeuf l’edification d’une nouvelle ideologie de l’Homme et de son Monde : l’intelligence, delicate, capipricieuse a du mal a percer la complexite et la realite changeante d’un environnement qui semble de plus en plus nous echapper.

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Car tel et le probleme selon Etienne Klein : penser le monde de facon intelligente et se servir de la science pour ce faire. Car il s’agit d’eviter le rejet en bloc sous pretexte qu’elle aurait fauter ou qu’elle serait fondamentalement anti-humaine. Et d’eviter de ne croire qu’en la science comme unique recours pd’un present en decomposition et d’un avenir en perte de sens.

Et Galilee dans tout ca me direz-vous? Et bien il est ici convoque pour expliquer en quoi la science est a la fois en partie responsable de notre sortie de la Nature, et en partie solution de nos problemes.

La revolution galileenne ne se resume pas a la victoire de la science sur l’ignorance, l’illusion et le prejuge. Elle inaugure aussi la substitution par laquelle le monde mathematique, c’est-a-dire le monde des idealites, est pris pour etre le seul monde reel. [...]  le geste de Galilee apparait a la fois decouvrant et recouvrant : decouvrant, parce qu’en postulant que tout evenement de la nature doit obeir a des lois exactes, il fraie la voie aux innombrables decouvertes des physiciens ; recouvrant, parce qu’il reduit notre monde, le monde dans lequel nous vivons et mourons, a un jeu d’equations qui l’eloigne de nous et nous le rend etranger.” (p.33-34)

Et de citer Husserl :

Au bout du compte, “Galilee a taille un vetement d’idees dans l’infinite ouverte des experiences possibles, mais il s’est comporte en couturier despotique : il a decrete que le reel ne portait pas d’autre vetement que celui-la”". (p.34)

…d’ou les Indiens pour qui le monde n’est evidemment pas separe en deux avec d’un cote la Nature et de l’autre l’Homme qui s’en sert au point d’en oublier son origine et sa… nature.

Etienne Klein, Galilee et les Indiens. Allons-nous liquider la science ?, Flammarion, Paris, [2008], 118 p.

Freud, L’homme Moise et la religion monotheiste

In Intellectual resources, books, compte rendu, histoire, history, music, quote, review on février 19, 2009 at 12:05

Si je ne suis, malheureusement, guere en mesure de juger du bien fonde historique des conclusions freudiennes concernant les fondements des religions juives et chretiennes, j’ai – sur la forme – particulierement apprecie la puissance de l’analyse, sa profondeur et son etendue, ainsi que la clarte de l’expose et des arguments avances. C’est de ce point de vue un veritable delice, peut-etre un modele du genre a faire lire a tout etudiant. Certes, il y a de nombreuses repetitions, comme le souligne la preface (pompeuse et inutile) mais le tout reste clairement didactique et sert a plein l’objectif de l’auteur : permettre au lecteur de juger de l’honnetete du chercheur, de jauger du bien fonde de l’argumentation, de connaitre les sources et les references et le role de celles-ci dans la structure du developpement.

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Freud sachant qu’il marchait sur des oeufs a “s’attaquer” aux fondements historiques des religions, a volontairement mis a nu son argumentation et cela permet au lecteur de se delecter de la logique mise en oeuvre, de voir comment la grande intelligence de Freud

Je ne resiste pas a vous en soumettre un excellent passage sur l’impact du sentiment de culpabilite comme fondement du monotheisme :

Le cadre de la religion de Moise n’offrait aucun espace a l’expression directe de la haine meutriere du pere ; seule pouvait venir au jour une puissante reaction contre cette haine : le sentiment de culpabilite ne de cette hostilite, la mauvaise conscience d’avoir peche contre Dieu et de ne pas cesser de pecher. Ce sentiment de culpabilite que les prophetes maintinrent en eveil sans interruption, qui devint bientot partie integrante du systeme religieux, avait encore une autre motivation, une motivation superficielle qui masquait habilement sa veritable origine. Le peuple avait la vie dure, les esperances qu’on avait placees dans la faveur de Dieu tardaient a se realiser, il n’etait pas facile de s’accrocher a l’illusion cherie par-dessus tout selon laquelle on etait le peuple elu de Dieu. Si l’on ne voulait pas renoncer a ce bonheur, le sentiment de culpabilite concernant son propre etat de peche fournissait une raison bienvenue pour disculper Dieu. On ne meritait rien de mieux que d’etre chatie par lui, parce qu’on n’observait pas ses commandements, et dans le besoin d’apaiser ce sentiment de culpabilite, qui etait insatiable et qui venait d’une source tellement plus profonde, on dut rendre ces commandements toujours plus rigoureux, plus vetilleux et aussi plus mesquins.” (p.240)

Sigmund Freud, L’homme Moise et la religion monotheiste, Gallimard, Folio Essais, [1939], 1993.

Est-ce que CRASS venait de lire Freud quand ils ont lance leur “Jesus is died for his own sins, not mine !“.

PS : retrouvez l’integralite du livre sous forme numerique a cette adresse (word, pdf, txt).

Football = Star Trek

In books, livre, quote on janvier 14, 2009 at 10:32

De nos jours, bien plus qu’hier, chacun d’entre nous vit en traversant des mondes sociaux differents. Si cette diversite est une richesse, elle pose parfois quelques problemes lorsqu’il s’agit de se confronter a certaines incompatibilites de codes, de regles et de legitimites.

Intellectuel et fan de football, Nick Hornby, dans son livre Carton Jaune, ecrit ceci :

“Une de mes collegues feminines a categoriquement refuse de croire que j’etais un des fideles d’Arsenal, son scepticisme provenant d’une discussion que nous avions eue a propos d’un roman feminin. Comment admettre que j’ai lu un livre et que j’ai frequente Highbury ? Avouez a une intellectuelle que vous avez aime le foot et vous aurez droit au regard glace que traduit l’opinion que les femelles ont des males”. (coll. 10/18, 1998, p.90)

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Conflit de codes culturels declinables a l’infini. Pour ma part, l’exemple le plus couramment vecu tournait autour des genres musicaux, mais celui qui me semble le plus illustrant concerne la serie televisee Star Trek. En paraphrasant Hornby, ceci donnerait :

“Un de mes collegues a categoriquement refuse de croire que j’etais un fidele de Star Trek, son scepticisme provenant du fait que nous frequentions les memes groupes de travail et de recherche. Comment admettre que nous partagions les memes centres d’interets et que je puisse parler en bien d’une serie tele ? Avouez a un intellectuel que vous avez aime Star Trek et vous aurez droit au regard ironique que traduit la pietre opinion que desormais celui-ci porte sur vous”.

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C’est toujours un peu dommage. D’autant plus que regarder un peu Star Trek lui aurait peut-etre appris qu’on peut etre de secteurs spaciaux differents et eprouver du respect mutuel, qu’il est par exemple possible d’etre “Trill” et aimer l’opera klingon !

Speciale dedicace a mes ‘MIT’ preferes : Cati & Adam

Les soucis de l’individualisme

In books, compte rendu, histoire, livre, review, épistémologie on octobre 27, 2008 at 11:11

Il est peut-être un peu moins important aujourd’hui qu’hier de lutter contre le stéréotype de “la montée de l’individualisme”.  Nous entendons effectivement un peu moins souvent les diatribes associant confusément tous les travers et problèmes de la société au rapport de l’individu à lui-même. Mais nous ne pouvons résister à poster ce passage du “Souci de Soi” de Michel Foucault déployant, avec la force d’analyse qu’on lui connaît, les possibles significations d’un concept souvent fourre-tout.

[...] individualisme veut tout dire : une attention attachée par un individu à sa personne, comme exemplifiant la condition humaine ? Une priorité ontologique ou encore une primauté éthique de l’individu sur la collectivité ou sur l’Etat ? Un non-conformisme, un dédain des normes communes ? Réaliser ses virtualités personnelles à titre de chef-d’oeuvre parmi les humains, serait-ce au prix de l’amoralisme ? La volonté de se réaliser plutôt que de rester à son rang ? Se sentir différent des autres et dédaigner les modèles sociaux ? Vouloir disposer d’une zone de libertés privées contre les pouvoirs (comme au XVIIIème siècle, selon Charles Taylor) ? Affirmer publiquement le choix que l’on fait de soi-même ? Avoir une relation personnelle, non médiatisée par les pouvoirs ou un groupe, avec l’absolu religieux (comme au temps de la Réforme, dit aussi Charles Taylor) ou éthique? Enrichir sa personnalité en multipliant les expériences et en les transformant en conscience ? (Le Souci de Soi, Gallimard, 1984, p.56)

P. Boniface, 50 idées reçues sur l’état du monde

In books, compte rendu, geopolitique, livre, review on octobre 13, 2008 at 8:57

Pascal Boniface est souvent clair et intéressant dans ses interventions publiques, je me suis donc dit que ce petit bouquin devait l’être tout autant.

Ce qui s’avère  être effectivement le cas; Pour chaque “idées reçues”, nous en avons une définition puis une “contre”-argumentation, de deux ou trois pages, démontrant l’invalidité de l’idée à partir d’un rappel de faits et d’une mise en exergue des défauts de logique et/ou des sous-entendus contenus dans l’affirmation erronée.

Une fois le livre terminé, une sensation étrange prend place. Me retrouvant quasi-systématiquement en accord avec chaque “contre”-argumentations et chaque position qui en découlent, et les faits présentés m’étant également connus, l’incorporation est ainsi instantané et laisse à penser que finalement cet ouvrage n’apporte rien de nouveau ; ce qui est en réalité à bien y regarder n’est qu’une impression dans la mesure où il s’avère être un petit bréviaire pédagogique de géopolitique contemporaine utile pour qui, soit ne connait que peu de chose en la matière, soit aimerait se remettre les idées en place sur tel ou tel sujet. Il faut donc juste ne pas lui demander plus que ce qu’il n’a l’attention d’apporter.

D. Demazière, Cl. Dubar, Analyser les entretiens biographiques

In books, compte rendu, livre, review, sociologie, épistémologie on mai 28, 2008 at 9:42

Il s’agit d’un ouvrage de méthodologie à la visée bien définie :

« [...] comment utiliser des entretiens de recherche en sociologie dès lors qu’ils ne constituent pas des questionnaires déguisés mais de «vrais » dialogues centrés sur la personne rencontrée ? Comment produire, analyser et présenter ces entretiens ? Quels sont les problèmes à résoudre par le sociologue pour que les résultats de son travail soient convaincants et respectent la parole de ses interlocuteurs ? En quoi peut-on parler d’une analyse sociologique à propos d’entretiens de recherche souvent qualifiés de « non-directifs » ? » (p. 5)

Si le vif du sujet de l’ouvrage est ainsi directement présenté, il nous semble néanmoins plus approprié et éclairant d’introduire la présentation de ce livre par la relation qu’il entretien avec son objet d’étude à proprement parler, à savoir « les récits d’insertion ». Et nous interrogerons pour ce faire les motivations premières à l’origine de cette méthodologie.

Claude Dubar et Didier Demazière ont respectivement comme objet de prédilection le monde du travail et le monde du non-travail. Deux univers, largement transformés durant ces vingt dernières années, face auxquels l’individu est de plus en plus conscient de la « nécessité » d’acquérir un diplôme scolaire correspondant à l’emploi visé (Terrail, 1995), tout en sachant que celui-ci ne garantit en rien l’accès systématique à ce dernier, ni d’ailleurs à un emploi tout court. L’insertion des jeunes est donc ce processus où l’articulation entre « ressources subjectives », stratégies et structure(s) du marché de l’emploi est plus que déterminante (Dubar, 1995). Considérant la question du « sens de l’action » et des lectures individuelles du monde comme primordiale, les auteurs vont donc développer un angle d’étude sociologique du processus d’insertion à la fois « compréhensif » et « phénoménologique ». Il s’agit d’accéder par induction à la structure des représentations de l’individu relatives au monde « socio-professionnel » afin de mieux en appréhender le comportement face aux difficultés de l’insertion.

Nous traiterons donc dans un premier temps de cette option épistémologique, de ses fondements et de ses conséquences. Dans un deuxième temps, nous développerons à grands traits la méthodologie proposée. Enfin nous consacrerons une troisième partie à une triple discussion : 1/ nous réfléchirons à cette problématique sous-jacente à l’ouvrage croisant théorie de l’identité et approches méthodologiques ; 2/ nous interrogerons l‘articulation entre discours singulier et idéologie ; 3/ nous aborderons, d’un point de vue méthodologique, la question d’un possible prolongement des résultats obtenus.

Sociologie et théories du langage

La socialisation peut être considérée, à un certain degré d’analyse, comme un processus actif d’acquisition, par l’individu, d’un médium entre lui et son environnement. C’est en ce sens que les auteurs nous invitent à prendre en compte le rôle capital du langage, et plus particulièrement de la langue, comme précisément cet outil de médiation entre le sujet et le monde – entre le sujet et son monde. Intérêt pour la nature du langage déjà souligné dans l’article Usages sociaux et sociologiques de la notion d’identité (Dubar, 1996, p. 40) où l’utilisation sociologique, explicite ou non, de telle ou telle théorie du langage nous est présentée comme un choix « marqué » (Achard, 1998 ) et une option fondamentale dans ses conséquences.

Le statut de « la parole des gens »

Le lien établi entre biographie et lecture du monde donne toute son importance à l’interprétation que fait l’individu de ses situations de vie. Réaliser une série d’entretiens auprès d’une population aux caractéristiques spécifiques – ici trente-cinq jeunes des deux sexes peu diplômés – c’est par conséquent « recueillir leur parole, de manière à comprendre ce qu’ils pensaient de leurs parcours, écouter leurs discours sur leur entrée dans la vie active, afin de saisir leurs propres interprétations de leurs expériences » (Demazière & Dubar, 1998, p. 57). Cependant effectuer des entretiens dans de tels buts pose la question critique de la véridicité des propos tenus par les entretenus. Bref, peut-on faire confiance à la parole des interviewés ?

Les auteurs prennent le parti pris épistémologique d’accorder un principe de vérité à la parole des gens. Néanmoins, il nous faut remarquer que ce principe ne s’applique pas à la réalité des pratiques décrites lors de l’entretien mais à l’interprétation de celles-ci. Ainsi, on comprendra que nos auteurs fassent référence aux « récits de pratiques » de Daniel Bertaux (Dubar, 1996 ; Demazière & Dubar, 1998 ; Demazière & Dubar, 1997) tout en s’en distinguant par leur méthode d’analyse… Soit une position que nous pourrions résumer ainsi : nous avons à faire à des récits et rien d’autre que des récits ; il n’est pas question de réifier les dits en pratiques-en-soi .

Il y a un niveau paradoxalement rigoureux, c’est celui qui considère la parole pour ce qu’elle est. Dans une telle approche, la parole des gens, en situation d’entretien, n’est considérée ni comme « transparente » où nous aurions qu’à restituer cette parole pour appréhender le fonctionnement sociologique de l’objet étudié, ni comme « opaque » où l’univers sémantique des récits-entretiens n’accéderait à l’intelligibilité savante que passée au crible d’une « grille » théorique sélective a priori.

Par conséquent, c’est en s’opposant respectivement à une théorie du langage « réaliste », qu’ils renvoient à l’usage dit « restitutif » des entretiens, et à une théorie « représentationniste » qu’ils rapportent à un usage dit « illustratif » des entretiens que Demazière et Dubar, sur les traces de Wittgenstein, propose l’utilisation d’une théorie pragmatiste et relativiste du langage permettant de considérer au mieux la nature du discours et le caractère situé de l’acte d’énonciation. C’est l’utilisation en sociologie de la « double articulation » linguistique devenant alors la « double transaction » :

« Mettre en récit, c’est articuler du temporel et du spatial, du biographique et du relationnel, de la succession et de simultanéité. Comme la langue articule du syntagmatique et du paradigmatique, de la contrainte grammaticale et de l’inventivité sémantique, de l’horizontal et du vertical. » (Demazière & Dubar, 1997, p. 330).

La pratique de l’entretien : la « non-directivité »

Si le matériau recherché est la parole des gens, et en elle la dimension biographique des représentations, il faut logiquement mettre en œuvre une technique d’entretien permettant à l’entretenu de « se raconter » dans les meilleurs conditions envisageables. Ainsi, la pratique de l’entretien doit se démarquer le plus possible des questions « fermées » du type questionnaire – explicite ou non. Compte-tenu de l’enjeu, il s’agit donc de ne pas interférer dans la « mise en mot » et son déroulement par des commentaires et autres interventions intempestives. L’entretien doit se dérouler sur la base d’un « contrat de communication » clair où est spécifié les rôles complémentaires des deux protagonistes ; l’un initie l’entretien et écoute attentivement, l’autre « se raconte ». Donnons-en deux exemples pratiques :

  1. La question initiatrice des entretiens était la suivante : raconter « ce qui s’est passé, pour vous, depuis la sortie de l’école ». Par une telle question introductive, volonté est de laisser ouvertes au maximum les directions possibles que peuvent prendre le récit à venir. Les latitudes ainsi libres, c’est le choix de l’interviewé qui fera sens en tant que tel et non l’éventuelle réponse sous-entendue de l’intervieweur.

  2. La technique de relance : l’insertion d’une retranscription intégrale d’un entretien nous permet de repérer que la technique de relance observée par l’intervieweur s’inscrit effectivement dans cette intention d’ouverture au premier abord du champ des possibles. Le chercheur pose une question qui est en fait une demande d’explicitation d’un mot prononcé précédemment qui lui semble central et/ou qui a fait l’objet d’une interruption ou d’un contournement.

Deux pratiques qui ont comme point commun de réduire le plus possible l’introduction de catégories savantes ou officielles qui à terme perturberaient fortement le travail d’analyse puisque troublant, on le comprend bien, l’attribution sémantique des mots employés.

Nous noterons tout de même en deux points que la notion de « non-directivité » est à relativiser :

  1. La situation d’entretien n’est pas un soliloque mais une relation dialogique ; il s’agit donc de ne pas oublier le rôle fondamental de l’intervieweur derrière une notion qui tend à l’effacer.

  2. Certaines personnes peuvent éprouver quelques difficultés face à cet exercice finalement assez peu commun. Et à ce titre, une pratique plus “interventioniste” de relance peut parfois s’avérer nécessaire et fructueuse (Demazière & Dubar, 1998, p. 57).

Biographie et analyse structurale

Il nous semble que le point fort de cette démarche consiste en l’articulation de la dimension phénoménologique et de la dimension structurale au sens de la théorie du langage développée entre autres auteurs par R. Barthes, A.J. Greimas et P. Ricœur. Et c’est en ce sens qu’il nous faut comprendre la notion de « biographie » :

« Il faut tenter de tenir à la fois les deux bouts partiellement contradictoires de la chaîne de la connaissance des sujets : le respect intégral de l’expression de la personne dans sa singularité d’être parlant et l’ancrage de cette parole unique dans un monde social partagé avec d’autres et structuré par des symboles communs » (Demazière & Dubar, 1998, p. 59).

L’articulation entre angle sociologique biographique et théorie pragmatiste (et structurale) permet de prendre en compte une « double contingence » de l’acte langagier à savoir sa détermination par « l’espace culturel » de sa mise en œuvre, et sa détermination par le « moment biographique » dans lequel se trouve et se définie l’individu. Soit un puissant outil offrant l’utilisation corrélative de la grounded theory, de la sociologie des identités et d’un savoir linguistique avancé et solide ; une des façons d’entretenir un lien sûrement heuristique entre « situationnel et structurel » :

« Il nous semble que, à la posture analytique centrée sur l’expression du sujet, sa mise en mot spécifique et l’émergence de catégories structurant sa pratique et celle de ses “semblables subjectifs”, correspond la croyance dans la relativité socio-historique des catégories et la confiance dans la validité intersubjective des paroles d’un sujet en situation de dialogue – prenant ici la forme spécifique d’entretien de recherche » (Demazière & Dubar, 1998, p. 58).

3 niveaux de descriptions du récit

R. Barthes distingue trois niveaux d’analyse du discours :

  1. le niveau des séquences où il s’agit de discerner et de numéroter « les termes utilisés pour “dire” les étapes de son parcours ».

  2. le niveau des actants où il s’agit de repérer les « autrui » intervenant au sein de ces étapes.

  3. Le niveau de l’argumentation où il s’agit de déterminer « les raisons données pour justifier chacun des événements marquants ».

Sans entrer trop en détail dans la complexité de la théorie, nous signalerons que l’analyse structurale choisie par les auteurs revient à mettre à jour des « homologies structurales » communes aux trois niveaux développés ci-dessus ; ces homologies prenant la forme d’ensemble de conjonctions et disjonctions, comme par exemple : « Facile/Pas facile = Intérim ou chantier/Place ou Affaire… ». Et c’est à partir de ces homologies internes au récit qu’il est nécessaire de construire une typologie formalisant « l’architecture des catégories structurantes, “l’ordre catégoriel” du récit (Sacks, 1992), et [...] les propositions les plus essentielles du discours argumenté, son “univers de croyances” (Martin, 1987) » (Demazière & Dubar, 1998, p. 58).

Typologie et construction de « schèmes »

Que ce soit au niveau des séquences, des actants ou de l’argumentation, il faut à chaque pas de la typologie contrôler et justifier le sens des termes que l’ont choisis. Ainsi, Demazière et Dubar énoncent que leur procédé n’est pas en ce sens aussi « exotérique » que l’idéal inductif le souhaiterait mais essayent de manœuvrer au mieux en construisant progressivement des catégories à partir de lexème choisis au sein du récit lui-même. Les étapes consistant à repérer séquences, actants et arguments consistent en des attributions de lexèmes du récit à des repères numériques. Par exemple : « S0 = ” l’école et tout, ça allait, je faisais rien ” ; A4 = ” mon père, lui, c’est pas pareil, il n’a pas été à l’école… pour lui, c’est de trouver une bonne place dans une bonne usine ” ».

Après avoir construit pour chaque entretien un « schème spécifique », une seconde étape consiste en la mise en regard de chacun de ces schèmes. De cette comparaison, on en déduira des « tas » édifier par « itération et ajustements successifs » à partir de schèmes « unités-noyaux » sur la base d’homologies communes ; et ce en mettant sous contrôle le « rôle d’attracteur logique » des schèmes dégagés les plus “caractéristiques”. Enfin, la troisième étape consiste en la construction de « schèmes typiques » qui consisteront en autant de manières significatives, distinctes mais non-exclusives et complémentaires, de percevoir telle ou telle partie du monde ; étape énoncée par cette très belle formule :

« [...] nous pouvons partir des couples disjonctifs principaux, qui structurent les schèmes typiques et rendent compte de la tension narrative entre l’espace des possibles et l’ordre du souhaitable » (Demazière & Dubar, 1998, p. 64).

C’est ainsi que nos auteurs ont dégagé quatre « mondes » de représentation du « monde socio-professionnel » : 1/ le monde des métiers où se joue la relation disjonctive entre « être à une place » et « avoir son affaire » ; 2/ le monde des emplois où il est question de la quête de stabilité et de son contraire, le chômage ; 3/ le monde des fonctions où l’enjeu est la valeur allouée à tel ou tel travail, entre évolution possible et tâche ingrate d’exécution ; 4/ le monde du travail protégé où s’oppose la « galère » (RMI et « stages bidons ») et le « vrai emploi », objet d’attente et représenté comme la porte de sortie ».

Cette méthodologie d’analyse sociologique d’entretiens-récits se présente donc comme un moyen de mise à jour, à partir des individus eux-mêmes, de « logiques sociales » à l’œuvre dans leurs représentations du monde et donc, on le suppose, à l’œuvre dans leurs comportements. Et comme le spécifient à plusieurs reprise nos auteurs, il faut bien comprendre que ce genre d’analyse n’est pas une définition de population, ni un classement de personnes, mais la construction inductive d’une typologie de schèmes de représentations relatives à une partie du monde qui, pour cette raison même, vient invalider tout un ensemble de catégories officielles sur l’insertion des jeunes et leurs difficultés (Demazière & Dubar, 1998, p. 56 et p. 62).

Discussions

De la question de l’identité

De la même façon que l’acte d’énonciation est « situé », Demazière et Dubar nous présentent « l’identité sociale » d’un individu comme dépendante de la situation de sa manifestation. Ainsi, ils préféreront parler de « formes identitaires » plutôt que d’identité ; notion qui finalement draine assez souvent derrière elle un essentialisme latent ou revendiqué (Cf. schéma ci-joint où nous avons essayé d’articuler construction de l’identité sociale, théorie du langage, type d’usage des entretiens et données sur l’essentialisme). En affirmant classer non pas des individus mais des « formes symboliques », les auteurs rappellent donc leurs conception de l’identité sociale et finissent par la formaliser de la façon suivante : les « formes identitaires » sont des « systèmes de signification particulièrement typique et qui structurent les récits biographiques et permettent de schématiser les configurations personnelles » (Dubar, 1996, p. 42). Ainsi :

« L’expression des formes identitaires dans le récit dépend aussi du contexte. Chacun peut, à la limite, se référer à des formes identitaires différentes selon son interlocuteur et le contexte de l’entretien, qui est toujours une forme de conversation. Mais les contraintes de la « mise en récit » imposent le recours à une forme identitaire dominante assurant une certaine cohérence à la succession des séquences et à la formulation des actants. C’est cette mise en forme que l’analyse structurale permet de décrire dans un contexte donné » (Demazière & Dubar, 1997, p. 331)

On ajoutera que ces « formes identitaires » étant en partie constituer par la « stigmatisation sociale », telle que la définit E. Goffman, cette approche méthodologique des difficultés de l’insertion professionnelle permet à la fois de relativiser les catégories officielles en cours – comme mentionné ci-dessus – mais aussi de mieux appréhender comment les discours particulièrement nombreux sur le monde du travail se trouvent être réappropriés par les jeunes eux-mêmes en fonction de leur vécu.

De l’articulation entre récit singulier et idéologie

Selon Mikhail Bakthine « parler c’est toujours opposer une contre-parole, se situer par rapport aux discours antérieurs pour y adhérer ou s’y opposer » (1929, p. 316). Ainsi, par la considération du caractère « dialogique » de chaque discours, on s’aperçoit que, non seulement, l’acte langagier n’est en aucun cas un fait isolé et sui generis, mais également, que son étude passe par la prise en compte du discours « référent » implicitement convoqué. Pratiquement, les récits des jeunes sur leur insertion professionnelle se construisent donc en fonction de « discours officiels » produits par des « acteurs institutionnels » discriminant le marché du travail et son fonctionnement de telle ou de telle façon. Réfléchissant sur ces éléments d’influence “extérieure” à l’entretien, les auteurs énoncent un possible programme de recherche constitant dans un premier temps à inventorier ces « discours offficiels », et, dans un deuxième temps, à classer les récits biographiques selon leur proximité « socio-verbale » avec l’un ou l’autre de ces discours de référence. Cependant, à considérer le contenu des récits recueillis aussi bien que les déclarations médiatiques, il ne semble pas qu’il existe d’idéologie dominante « en arrière-fond commun à l’ensemble des partenaires sociaux et des acteurs institutionnels dans la société française des années quatre-vingt-quatre-vingt-dix » (Demazière & Dubar, 1997, p. 317). L’hypothèse serait qu’il existe une pluralité de discours de référence dont la discrimination serait d’autant plus difficile a/ qu’ils peuvent être mobilisés au sein du même récit biographique, à des moments différents, b/ qu’ils sont par nature implicites et donc d’origine effacée , c/ qu’ils peuvent avoir été l’objet d’une transformation, d/ qu’ils sont à considérer diachroniquement dans une sorte de dialogue en retour :

« On peut difficilement privilégier l’influence des discours officiels sur les récits des jeunes concernés sans prendre aussi en compte le choc en retour de la réalité vécue sur les discours officiels eux-mêmes. » (Demazière & Dubar, 1997, p. 318)

Par conséquent, une difficulté majeure s’élève face à nous lorsqu’il s’agit de compléter l’étude de récits par une prise en compte de leur environnement idéologique ; comment combler cet abîme entre récit singulier – biographique – et idéologie ?

Une solution consisterait peut-être à réduire cette apparente aporie par une réflexion sociologique d’orientation « matérialiste ». « Un groupe ne pense pas », une idéologie n’a donc pas de réalité en soi. Il faudrait donc définir l’idéologie comme un discours de référence actualisé lors de la production d’un récit. Et nous établirions la distinction suivante :

  1. Une idéologie serait un discours de référence par rapport auquel on construit son récit, auquel on adhère ou non. C’est donc un discours qui n’apparaît qu’au sein d’un autre discours. Une idéologie serait un discours à part entière que sous sa forme militante.

  2. Un discours idéologique serait un discours, en tant que tel, relativement stéréotypé car reproducteur d’une façon de voir le monde, énoncé antérieurement par un ou des autruis significatifs (parents, journalistes, politiciens, professeurs…)..

Un autre axe d’approche de cette question passe par la nature syntaxique ou paradigmatique de cette influence. Le discours de référence est-il déterminant dans la façon dont il présente l’enchaînement des mots et donc des idées ? Est-il déterminant dans sa façon dont il convoque les idées et donc les mots ? Est-ce les deux? Notons enfin qu’en sémiotique narrative la « structure profonde » du récit est à la fois syntaxique (relations) et sémantique (valeurs). Nombre de considérations parmi d’autres qui demanderont un développement ultérieur.

Du prolongement possible

Le choix des trente-cinq jeunes fût établi à partir d’un échantillon plus large de 1600 individus, ayant tous été soumis à un questionnaire préliminaire par téléphone. Le nombre de trente-cinq entretiens semble de nature à remplir les critères de représentativité exigible dans le cadre d’une démarche qualitative telle que celle-ci. Cependant, la population répondant aux critères définis étant assez large, on pourrait envisager la mise en œuvre d’un questionnaire élaboré à partir des connaissances dégagées (les quatre mondes, la question des temporalités « ouvertes » ou « fermées », etc.). Il s’agirait donc d’étendre l’étude, de façon synchronique, à un échantillon plus large afin de valider ou non la généralisation avancée précédemment.

On pourrait également opter pour l’extension de cette étude par la voie « longitudinale » et donc s’intéresser aux futures relations entre événements, d’une « transition professionnelle » chaotique, et cheminement à travers les différentes « formes identitaires ».

Compte rendu de : D. Demazière & Cl. Dubar, Analyser les entretiens biographiques – L’exemple des récits d’insertion, Nathan, Essais et Recherche, Paris, 1997, 350 p.

G. Mauger, Cl. Poliak, B. Pudal, Histoires de lecteurs

In books, compte rendu, histoire, livre, review, sociologie, épistémologie on mai 27, 2008 at 12:43

Prendre comme objet les pratiques de la lecture permet aux auteurs d’interroger les relations entre catégories de lecteurs et catégories de lecture.

D’intéressants résultats sont ainsi produits sur les correspondances entre « séquences biographiques » et « périodisation » de l’itinéraire de lecteur – avec comme point articulatoire le type d’usage des lectures (« lecture de divertissement », « lecture didactique », « lecture de salut »). Confrontés à la limite de toute démarche qualitative, Mauger Poliak et Pudal ont opté pour une présentation de « cas » inscrite dans le cadre d’une démarche inductive et idéal-typique offrant, par ailleurs, une possible extension des recherches par aggrégation-généralisation ou différenciation-classification.

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On regrettera que de tant à autres à la finesse des descriptions et des analyses s’efface devant des explications par trop « structuralistes » des articulations entre trajectoires biographiques et itinéraires de lecteur par des correspondances strictes entre « points de vue » et positions sociales en terme de champs et de classes.

Compte rendu de : Mauger & Co., Histoires de lecteurs, Nathan, Essais et Recherches
1999, 446 p.

Keith Dixon, Les évangélistes du marché

In books, compte rendu, histoire, livre, review on avril 29, 2008 at 9:23

Les «think tanks» sont des organisations politiques se donnant comme but de propager les vues néo-libérales auprès des «opinions» gouvernementales et «populaires». A savoir :

1/ Lutter contre les idées keynésiennes de gestion tripartite de l’économie (Etat, entreprises, syndicats) ; lutter contre toute prétention de l’Etat à intervenir dans l’organisation du marché économique. L’«interventionnisme» y est dénoncé comme la source des tous les maux que ce soit du chômage ou de l’inflation. L’Etat est, selon eux, par essence, «totalitaire».

2/ Défendre l’idée d’un marché économique libérale s’auto-régulant. C’est la réactualisation de la «main invisible» d’Adam Smith.

Ces «Instituts» et autres «Offices» ont pour origine commune la volonté de sortir du «consensus keynésien» de l’après-guerre (von Hayek est l’un des «pères» de ce “mouvement”). Ces organisations assez maigrichonnes durant les années 60 se sont fortement développées par la suite en nombre et en moyens dans le monde anglo-saxon (la défense des intérêts des chefs d’entreprises leur permettant de façon avantageuse de récolter des fonds d’aide à leur croisade). De nos jours, les «think tanks» sont plus d’une centaine et se développent avec appétit dans les pays dits «en voie de développement» – nouveaux Etats de l’Est et Amérique du Sud – auprès dès desquels ils font désormais office de conseillé économique officiel.

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Au-delà, de la description rigoureuse, chronologique et nominative, qu’apporte Dixon de ce monde aux volontés «révolutionnaires», et à laquelle nous renvoyons ici pour plus de détails, ce sujet permet à l’auteur d’aborder une autre question débordant la définition de ce “mouvement” idéologique. Il pose la question de l’influence des idées sur le gouvernement des choses. Est-ce les idées qui changent le monde ? Est-ce le monde qui détermine les idées ? Voilà les questions polarisant les réflexions sur ce thème.

Par cette étude historique, on s’aperçoit finalement que c’est la combinaison de plusieurs facteurs qui ont fait de ces organisations politiques, à leur début a-gouvernementales, des centres puissants de lobbying et de diffusion de la désormais orthodoxie néo-libérale («la pensée unique»). Parmi ces facteurs, au degré d’importance divers, citons :

  1. La création officielle d’ «Instituts» permettant discussions, coordination et élaboration de projets.
  2. Les aides financières de chefs d’entreprises, membres ou non.
  3. La publication de pamphlets et autres manifestes facilitant la propagation des thèses économicistes pour le moins initialement “spécialisées”.
  4. Les rapports de «connivences» entre ces néo-libéraux et certains patrons de presses.
  5. Grèves massives, syndicats échappant aux contrôles du Parti Travailliste, inflation mal maîtrisée, créent la «crise du paradigme» keynésien donné par ces néo-libéraux comme la preuve de l’inefficacité - annoncée – de l’«interventionnisme».
  6. L’adhésion du FMI aux thèses «monétaristes». Le FMI ayant, sous prétexte d’une aide au gouvernement britannique, exigé l’orientation néo-libérale de la politique de ce dernier. Ce qui eut comme conséquence de réduire les fonds alloués aux politiques de protection sociale et, par voir de conséquence, d’engager un processus de précarisation des mouvements syndicaux revendicatifs.
  7. L’accession au pouvoir d’un de leur membre (M. Tatcher) permit l’installation au Pouvoir d’un certain nombre d’entre eux, ainsi qu’une plus grande facilité de diffusion idéologique.
  8. L’adhésion par une partie des leaders syndicaux et travaillistes aux thèses néo-libérales.

Cette liste non exhaustive1 nous engage néanmoins à appuyer deux éléments majeurs. 1/ Remarquons que Keith Dixon parle de «crise de paradigme» ce qui nous renvoie – implicitement – à Thomas Kuhn et à ses thèses quant aux processus de révolutions scientifiques. 2/ Soulignons que l’orientation néo-libérale n’est pas le produit d’une discussion sur fond d’élection nationale mais la mise en œuvre de vues idéologiques d’individus ayant eu accès par voie électorale aux fonctions gouvernementales.

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Voici donc partiellement résolue la contraction que contient la question suivante : comment des idées proclamées par quelques-uns peuvent-elles en venir à influencer l’intervention humaine sur l’état des choses ? Le premier point permet à notre auteur de décrire, de façon sous-entendue, l’élection de Margaret Tatcher comme la sanction des Partis Travailliste et Conservateur, s’étant succédés au Pouvoir sans succès et sans grandes divergences de méthode, par un électorat à la recherche de «nouvelles recettes». Ainsi, l’arrivée des «think tanks» n’est en aucune façon le fruit d’une (re)connaissance lucide du contenu idéologique des propositions néo-libérales, mais un effet de rejet. On ne voterait pas, dans ce cas là, pour un programme mais contre le programme de l’autre. Le deuxième point nous permet de distinguer de manière opératoire «orientation idéologique» (politique et économique) des dirigeants et «expression électorale». La pensée néo-libérale n’a donc pas conquis l’ensemble de la population mais, profitant d’une crise du modèle qu’elle combattait, s’est hissée aux postes institutionnelles autorisant alors la mise en œuvre de leur politique économique. Cette conquête du pouvoir et la diffusion idéologique croissante qui en découle est donc à comprendre par la prise en compte du caractère stratifié, hiérarchique, de la société d’une manière générale, et du pouvoir gouvernemental en particulier2.

Concluons sur un apparent paradoxe de la cartographie idéologique anglaise. Certains conservateurs, anciennement fervents de la doctrine keynésienne, ont pu finalement trouver un double point d’accroche d’avec les néo-libéraux, et vise et versa. Afin d’affaiblir les syndicats, point de résistance de leur programme, ces derniers ressentaient la nécessité d’un Etat fort susceptible de tenir tête aux revendications «sociales». Par l’illustration de certains «dérapages» médiatiques, nous nous rendons compte que les néo-libéraux n’étaient guère éloignés des vues «réactionnaires» (racisme, sexisme, darwinisme sociale…) de «néo-conservateurs» radicaux britanniques.

Comme annoncé, ce livre nous semble effectivement riche pour ce qui est de la compréhension par sa genèse de l’extension au travers du monde de l’orthodoxie néo-libérale.

1 Reconstruite a posteriori.

2 Stratification du pouvoir et de son mode de fonctionnement le plus souvent occulté dans les débats adhérant d’avance aux croyances démocratique, ne souffrant d’aucune prise en considération d’autant de niveau distordant la soit disante volonté populaire.

Compte rendu : Keith Dixon, Les évangélistes du marché, Liber, Raison d’Agir

1995, 107 p.

Eric-Emmanuel Schmitt, Odette Toulemonde et autres histoires

In books, compte rendu, histoire, livre, review on avril 28, 2008 at 8:25

L’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt m’attire tant par l’intelligence et la culture servant ses récits (Le visiteur), que par la finesse psychologique des personnages (Petits crimes conjugaux, Monsieur Ibrahim…).

Ici, et contrairement à ce que proclame la quatrième de couverture, je retiendrai la justesse des dialogues intérieurs plutôt que la mise en variation de “quête du bonheur”.

Schmitt, Odette Toutlemonde

Huit nouvelles, huit femmes (mais finalement cela n’est que secondaire), huit histoires où la vie intérieure de chacun des personnages principales rentre en conflit avec leur vie sociale. Huit “turning point” donc, dont les dénouements se veulent étonnants (de temps en temps) et émouvants (la plus souvent).

On recommandera plus particulièrement la lecture de la dernière nouvelle “Le plus beau livre du monde“, apparemment basée sur une histoire vraie, où des femmes prisonnières politique de Staline, entreprennent en secret de leur goêliers d’écrire un livre posthume à leurs filles. Trois feuilles chacune, confectionnées avec peine en rassemblant le papier des cigarettes non fumées… Que leur dire ? Quoi leur laisser comme dernier souvenir, d’essentiel et de… définitif ?