Keith Dixon, Les évangélistes du marché
avril 29, 2008Les «think tanks» sont des organisations politiques se donnant comme but de propager les vues néo-libérales auprès des «opinions» gouvernementales et «populaires». A savoir :
1/ Lutter contre les idées keynésiennes de gestion tripartite de l’économie (Etat, entreprises, syndicats) ; lutter contre toute prétention de l’Etat à intervenir dans l’organisation du marché économique. L’«interventionnisme» y est dénoncé comme la source des tous les maux que ce soit du chômage ou de l’inflation. L’Etat est, selon eux, par essence, «totalitaire».
2/ Défendre l’idée d’un marché économique libérale s’auto-régulant. C’est la réactualisation de la «main invisible» d’Adam Smith.
Ces «Instituts» et autres «Offices» ont pour origine commune la volonté de sortir du «consensus keynésien» de l’après-guerre (von Hayek est l’un des «pères» de ce “mouvement”). Ces organisations assez maigrichonnes durant les années 60 se sont fortement développées par la suite en nombre et en moyens dans le monde anglo-saxon (la défense des intérêts des chefs d’entreprises leur permettant de façon avantageuse de récolter des fonds d’aide à leur croisade). De nos jours, les «think tanks» sont plus d’une centaine et se développent avec appétit dans les pays dits «en voie de développement» - nouveaux Etats de l’Est et Amérique du Sud - auprès dès desquels ils font désormais office de conseillé économique officiel.
Au-delà, de la description rigoureuse, chronologique et nominative, qu’apporte Dixon de ce monde aux volontés «révolutionnaires», et à laquelle nous renvoyons ici pour plus de détails, ce sujet permet à l’auteur d’aborder une autre question débordant la définition de ce “mouvement” idéologique. Il pose la question de l’influence des idées sur le gouvernement des choses. Est-ce les idées qui changent le monde ? Est-ce le monde qui détermine les idées ? Voilà les questions polarisant les réflexions sur ce thème.
Par cette étude historique, on s’aperçoit finalement que c’est la combinaison de plusieurs facteurs qui ont fait de ces organisations politiques, à leur début a-gouvernementales, des centres puissants de lobbying et de diffusion de la désormais orthodoxie néo-libérale («la pensée unique»). Parmi ces facteurs, au degré d’importance divers, citons :
- La création officielle d’ «Instituts» permettant discussions, coordination et élaboration de projets.
- Les aides financières de chefs d’entreprises, membres ou non.
- La publication de pamphlets et autres manifestes facilitant la propagation des thèses économicistes pour le moins initialement “spécialisées”.
- Les rapports de «connivences» entre ces néo-libéraux et certains patrons de presses.
- Grèves massives, syndicats échappant aux contrôles du Parti Travailliste, inflation mal maîtrisée, créent la «crise du paradigme» keynésien donné par ces néo-libéraux comme la preuve de l’inefficacité - annoncée - de l’«interventionnisme».
- L’adhésion du FMI aux thèses «monétaristes». Le FMI ayant, sous prétexte d’une aide au gouvernement britannique, exigé l’orientation néo-libérale de la politique de ce dernier. Ce qui eut comme conséquence de réduire les fonds alloués aux politiques de protection sociale et, par voir de conséquence, d’engager un processus de précarisation des mouvements syndicaux revendicatifs.
- L’accession au pouvoir d’un de leur membre (M. Tatcher) permit l’installation au Pouvoir d’un certain nombre d’entre eux, ainsi qu’une plus grande facilité de diffusion idéologique.
- L’adhésion par une partie des leaders syndicaux et travaillistes aux thèses néo-libérales.
Cette liste non exhaustive1 nous engage néanmoins à appuyer deux éléments majeurs. 1/ Remarquons que Keith Dixon parle de «crise de paradigme» ce qui nous renvoie - implicitement - à Thomas Kuhn et à ses thèses quant aux processus de révolutions scientifiques. 2/ Soulignons que l’orientation néo-libérale n’est pas le produit d’une discussion sur fond d’élection nationale mais la mise en œuvre de vues idéologiques d’individus ayant eu accès par voie électorale aux fonctions gouvernementales.
Voici donc partiellement résolue la contraction que contient la question suivante : comment des idées proclamées par quelques-uns peuvent-elles en venir à influencer l’intervention humaine sur l’état des choses ? Le premier point permet à notre auteur de décrire, de façon sous-entendue, l’élection de Margaret Tatcher comme la sanction des Partis Travailliste et Conservateur, s’étant succédés au Pouvoir sans succès et sans grandes divergences de méthode, par un électorat à la recherche de «nouvelles recettes». Ainsi, l’arrivée des «think tanks» n’est en aucune façon le fruit d’une (re)connaissance lucide du contenu idéologique des propositions néo-libérales, mais un effet de rejet. On ne voterait pas, dans ce cas là, pour un programme mais contre le programme de l’autre. Le deuxième point nous permet de distinguer de manière opératoire «orientation idéologique» (politique et économique) des dirigeants et «expression électorale». La pensée néo-libérale n’a donc pas conquis l’ensemble de la population mais, profitant d’une crise du modèle qu’elle combattait, s’est hissée aux postes institutionnelles autorisant alors la mise en œuvre de leur politique économique. Cette conquête du pouvoir et la diffusion idéologique croissante qui en découle est donc à comprendre par la prise en compte du caractère stratifié, hiérarchique, de la société d’une manière générale, et du pouvoir gouvernemental en particulier2.
Concluons sur un apparent paradoxe de la cartographie idéologique anglaise. Certains conservateurs, anciennement fervents de la doctrine keynésienne, ont pu finalement trouver un double point d’accroche d’avec les néo-libéraux, et vise et versa. Afin d’affaiblir les syndicats, point de résistance de leur programme, ces derniers ressentaient la nécessité d’un Etat fort susceptible de tenir tête aux revendications «sociales». Par l’illustration de certains «dérapages» médiatiques, nous nous rendons compte que les néo-libéraux n’étaient guère éloignés des vues «réactionnaires» (racisme, sexisme, darwinisme sociale…) de «néo-conservateurs» radicaux britanniques.
Comme annoncé, ce livre nous semble effectivement riche pour ce qui est de la compréhension par sa genèse de l’extension au travers du monde de l’orthodoxie néo-libérale.
1 Reconstruite a posteriori.
2 Stratification du pouvoir et de son mode de fonctionnement le plus souvent occulté dans les débats adhérant d’avance aux croyances démocratique, ne souffrant d’aucune prise en considération d’autant de niveau distordant la soit disante volonté populaire.
Compte rendu : Keith Dixon, Les évangélistes du marché, Liber, Raison d’Agir
1995, 107 p.
Eric-Emmanuel Schmitt, Odette Toulemonde et autres histoires
avril 28, 2008L’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt m’attire tant par l’intelligence et la culture servant ses récits (Le visiteur), que par la finesse psychologique des personnages (Petits crimes conjugaux, Monsieur Ibrahim…).
Ici, et contrairement à ce que proclame la quatrième de couverture, je retiendrai la justesse des dialogues intérieurs plutôt que la mise en variation de “quête du bonheur”.
Huit nouvelles, huit femmes (mais finalement cela n’est que secondaire), huit histoires où la vie intérieure de chacun des personnages principales rentre en conflit avec leur vie sociale. Huit “turning point” donc, dont les dénouements se veulent étonnants (de temps en temps) et émouvants (la plus souvent).
On recommandera plus particulièrement la lecture de la dernière nouvelle “Le plus beau livre du monde“, apparemment basée sur une histoire vraie, où des femmes prisonnières politique de Staline, entreprennent en secret de leur goêliers d’écrire un livre posthume à leurs filles. Trois feuilles chacune, confectionnées avec peine en rassemblant le papier des cigarettes non fumées… Que leur dire ? Quoi leur laisser comme dernier souvenir, d’essentiel et de… définitif ?
Guimier et Charbonneau, Génération 69
avril 17, 2008Voici un autre livre critique, et plutôt « coup de gueule » de deux journalistes trentenaires contre le génération du baby-boom.
L’ouvrage se veut et se déploie comme un argumentaire systématique prenant en compte successivement plusieurs dimensions (politique, culture, sexualité, rapports entre les générations). Toutefois, on retiendra l’intention plutôt que la qualité de l’exercice. En effet, malgré quelques données statistiques et quelques références faites à quelques études sur les inégalités générationnelles, les deux auteurs n’échappent pas à l’écueil du genre. De quelles générations parle-t-on ? De quelles classes d’âges ? Et quelles populations et groupes sociaux se cachent derrière les catégorisations en « générations » ?
Sur ces questions, les références et les catégories employées sont trop floues pour emporter l’adhésion du lecteur. Les baby-boomers sont visées mais en aucun cas on ne sait de quelles cohortes ils traitent exactement. A de nombreuses reprises, les personnes et surtout les « célébrités » citées (e.g. Pierre Tchernia) sortent du cadre de ce qu’il est usuel d’entendre par les baby-boomers (cf. Sirinelli). On n’en sait guère plus sur l’étendu de l’espace social considéré et par défaut de précisions la confusion règne dans l’articulation entre catégories sociales et destins générationnels.
On comprend que distinguer plus finement les destins sociaux d’individus d’une même « génération » reviendrait à relativiser l’homogénéité de la dite « génération » et, par voie de conséquence, reviendrait à saper l’intention des auteurs : mettre à jour des reproches envers une génération qui selon les auteurs se présente précisément comme « irréprochable ».
La question est donc la suivante : le peu de scientificité de l’ouvrage invalide-t-elle les propos avancés ? Oui et non. Oui, car l’ampleur des dimensions considérées par les auteurs les perdent, jouant ainsi le jeu de ceux qu’ils entendent critiquer, en mélangeant un peu tout ils perdent en crédibilité. Non, car finalement il nous semble que ce qu’il faut retenir de ce livre réside dans son caractère performatif et prophétique : celle de voir émerger une conscience de génération parmi les trentenaires depuis trop longtemps décriés et rester sous la coupe des baby-boomers. Un livre tel une pierre à l’édifice d’une prophétie rêvée autoréalisatrice que nous pourrions résumer de la sorte : n’attendons plus l’adoubement de nos glorieux anciens, émancipons-nous enfin de la génération 68 en réalité si critiquable, non valons mieux que ça !
Et en ce sens, nous soulignerons qu’avec cette critique contre une génération de référence dont « l’horizon » est souvent donné comme « indépassable » (cf. Ricard), nous ne sommes pas très éloignés de la thèse de Marcel Gauchet, sans pour autant opérer des rapprochements entre les auteurs et entre les ouvrages qui n’ont pas lieu d’être, pour qui la génération politique et intellectuelle issue du baby-boom se caractériserait pas un manque criant d’inclinaisons à l’héritage et aux transmissions intergénérationnelles (cf. Rencontre « Régénaration » à l’Assemblée Nationale, 2005).
Compte rendu : Guimier et Charbonneau, Génération 69, Michalon, 2005, 174 p.
Egalément publié sur le site de l’Observatoire des Générations
François Ricard, La génération lyrique
avril 17, 2008En ces temps un peu lourds de commémoration de mai 68, un compte rendu d’un ouvrage très critique d’une génération… une génération qui a fait l’histoire, qui a été fait par l’histoire, qui a monopolisé l’histoire !
Ce compte rendu, écrit par votre serviteur, est disponible sur le site de L’Observatoire des Générations.
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire
avril 14, 2008« Race et Histoire » (1952) fait incontestablement partie de la bibliothèque du citoyen du monde.
C. Lévi-Strauss nous livre ici un précieux opus démontant un mécanisme humain aussi efficace qu’omniprésent : la façon dont chacun lit l’histoire des civilisations à travers et à l’aune de sa propre culture. Par ce livre commandé par l’Unesco, Lévi-Strauss s’est donc attaché à déplacer les perspectives, c’est-à-dire à rendre moins opaque notre “kulturbrille” (F. Boas), nous aidant alors à nous déprendre de nos sens communs, nous encourageant également à résister à la séduction de ces répresentations qui nous soufflent sans cesse à l’oreille que le différent est un inférieur, un barbare, un non-civilisé, etc.
Plus précisément, Lévi-Strauss met donc à bas l’idée d’inégalité des races en explicitant les déformations du jugement entraînées par chaque culture et leur système symbolique et axiologique respectif. Il démontre ainsi l’irréductibilité des originalités culturelles de chaque société, faisant ainsi fi de l’idée du “faux évolutionnisme” et de son corollaire l’idée de progrès, en introduisant la notion d’”évènementialité” des sociétés et démontrant donc l’inexactitude des visions d’un développement de l’humanité linéaire et normé.
Jean-François Lyotard, Tombeau de l’intellectuel
avril 12, 2008De l’ «intellectuel» comme d’un disparu.
Selon Jean-François Lyotard, le début des années 80 se caractérise par le déclin des motifs universaux, c’est-à-dire la disgrâce des discours, affiliés à la philosophie des Lumières, ayant comme principe de production la défense d’un être absolu, qu’il soit nommé Nation, Peuple, Prolétariat ou Humanité.
« Les «intellectuels» s’adressent à chacun pour autant qu’il est le dépositaire, l’embryon, de cette entité, leurs déclarations se réfèrent à lui dans la même mesure, et elles procèdent pareillement. » (p.12)
Il serait ainsi devenu impossible d’énoncer ce type de discours. Il serait désormais impossible d’endosser et de légitimer une vision du monde et son devenir en fonction d’une éthique partageant le Bien du Mal.
«Pour le dire tout cru, on ne peut être un «intellectuel» sans déshonneur que si les torts ne sont pas partagés, si les victimes sont des victimes et les bourreaux sans excuses, que si dans le monde des noms qui forme notre histoire, certains au moins brillent comme de pures idées, sans défaut.» (p.19)
L’idée de l’universel n’a pas lieu d’être, le discours universaliste se tarit, la parole de l’intellectuel perd son socle : fin de l’«intellectuel».

Notons avec l’auteur que le déclin de l’idée universelle «peut affranchir la pensée et la vie des obsessions totalisantes», ce qui ne manquera pas de susciter de nombreuses réflexions en ce qui concerne la nature des représentations idéologiques contemporaines… Un discours politique est-il, dans ces conditions, toujours envisageable ? Les aspirations utopiques, déclamées au début des années 70, ne perdent-elles pas ainsi leur principe premier ? Enfin, une utopie saurait-elle être individuelle ?
Par ces questions, nous nous apercevons que la fin de l’ « intellectuel » pose en définitive une autre interrogation, celle que Lyotard nomme «l’être-ensemble», à savoir l’organisation socio-politique de la société et sa mise en question. L’intellectuel mort, la discussion des enjeux socio-politiques perdent certes leur locuteur mais, néanmoins, demeurent. La question devient donc : qui s’attribuera la place laissée vacante ? En fait, les remplaçants sont d’ores et déjà présent ; il s’agit, pour Lyotard, des scientifiques des «sciences exactes», des «sciences humaines», des «techno-sciences du langage».
« Ces nouveaux cadres ne sont pas en tant que tels des intellectuels. L’exercice professionnel de leur intelligence a pour enjeu non pas d’incarner autant que possible dans le domaine l’idée d’un sujet universel, mais d’y réaliser les meilleures performances possibles. » (p.13)
L’intellectuel en sépulture, reste «l’intelligence» dans un monde de valorisation de la performance intellectuelle professionnelle…
Remarquons en conclusion, que Foucault avait déjà parlé de la fin des philosophes, des grands philosophes, «Sartre inclus» ; idée illustrée par cet intime sentiment de Jean-Jacques Brochier :
« Les grands héritiers, à des titres divers, de Sartre, Barthes, Foucault ou Deleuze ont disparu, sans nous laisser une si définitive impression de vide. Nous n’avons plus de contemporain capital, de philosophe vers qui nous tourner, d’écrivain qui prenait parti, sans ambages. Nous souffrons d’un manque de réponses, mais plus encore, peut-être, d’un manque de questions. Le piédestal sur lequel se dressait la statue du petit homme est bien vide. » (J.J. Brochier, «Le contemporain capital», article in Le magazine littéraire, n° hors série)
Jean Baudrillard dans A l’ombre des majorités silencieuses ou La fin du social [1978] écrit que « la masse », ou « les masses », sont des entités sans réelle existence, et donc efficacement irreprésentables, insondables… Elles font masse ! Et, à ce titre, nous nous permettrons d’avancer qu’elles sont en fin de compte ce «signifiant flottant», cette «valeur symbolique zéro» dont parlait Lévi-Strauss à propos du « mana », dans son introduction à l’œuvre de Marcel Mauss. Masse-mana : sujet inexistant des discours des politiciens et autres technocrates administratifs ou commerciaux. Jean Baudrillard, fidèle à ses idées sur la dissolution du pouvoir (Oublier Foucault, 1977), déclare les politiciens espèce en voie d’extinction. Alors : Fin des intellectuels. Fin des politiciens. A suivre.
Compte rendu de : Jean-François Lyotard, Tombeau de l’intellectuel et autres papiers
Galilée, Paris, 1984
Ma médiathèque, le bon temps des 70’s !
avril 5, 2008J’aime bien aller à ma médiathèque, il y fleure bon un certain esprit des années 70 : ces rayonnages en taule, sa moquette gris-bleu, son faux-plafond et ses néons, et puis ses employés pas stressés - qui ont probablement un jour refusé de devenir prof pour se consacrer aux codes et classements en rayon…
Bien sûr, on n’y trouvera pas nécessairement tel ou tel livre ou CD, car sa vocation est généraliste. Mais c’est à mon sens ce qui fait précisément tout son charme : être un nid à culture général, une base de travail au calme où il fait bon venir s’instruire…
Et puis, cette ambiance d’utopie réalisée de mise en commun d’un patrimoine culturel mutli-média accessible pour une somme modique… je trouve ça vraiment bon comme concept.
Foucault, le samouraï et le poisson rouge
mars 28, 2008Quand un très bon historien parle d’un génial philosophe…
Paul Veyne vient de sortir un livre sur Michel Foucault s’attachant à en décrire au plus près la pensée : chasser les malentendus, détailler et mettre en avant les principes fondamentaux, revenir sur sa vie et sa personnalité pour ce quelles nous éclairent dans la compréhension de son œuvre (Veyne ayant été un proche compagnon de ce dernier).
J’ai évidemment hâte d’avoir fini la liste des livres à lire pour me plonger dans celui-là.
Vous retrouverez un long interview de Paul Veyne parlant de son livre dans l’émission La fabrique de l’histoire de France Culture du lundi 24 mars 2008 ; un interview exaltant tant par la “fraicheur” du parlé de Paul Veyne que par les concepts et idées discutés. (et vous comprendrez le pourquoi du “Foucault, le samouraï et le poisson rouge”).
Raoul Vaneigem, Adresse aux vivants
mars 27, 2008Vaneigem nous communique à travers ce livre sa force et son désir de lever un à un les bunkers construits et entretenus par les “esprits mercantiles”. Certes, l’auteur ne fait pas dans la finesse car emporté dans son élan de vouloir tout changer il en vient à confondre “société” et “capitalisme”, le second expliquant par sa nature l’intégralité des dimensions du premier. Néanmoins, Vaneigem est à lire à mon sens comme une salvatrice bouffée d’oxygène, comme un croyant infatigable en l’humanité.
Empruntant une perspective historique, il part des temps où le capitalisme ne voulait encore rien dire pour en arriver à la description rageuse d’un monde d’où il voudrait le voir disparu ; traquant pour ce faire activités et aliénations des « échanges mercantiles » avec une fougue égale à celle d’y voir succéder la liberté créatrice. « Ayant inventé une civilisation où il ne faisait pas bon vivre, ils n’ont eu aucun scrupule à postuler qu’il n’existait avant elle aucune autre forme de vie humaine, si ce n’est dans l’incertaine mémoire des légendes » (p.52).
Genèse du monde qui voit l’arrivée du capitalisme et de la religion monothéiste, enfant se développant plutôt mal que bien dans un environnement ne lui demandant que sacrifices, voici les axes principaux que choisit Vaneigem en vue de révéler l’ampleur et l’emprise du phénomène morbide et mercantile. « C’est une terrible malédiction que d’entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie » (p. 44). Ou encore « … chien apeuré aboie le premier : l’arrogance et la responsabilité des notables puent la terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte quotidienne d’être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés » (p. 49).
Liberté créatrice et création de sa liberté, voilà pour Vaneigem deux facettes d’un même élan de soi pour soi. Choix d’un mode de vie qui dans sa générosité pour soi déborde et ricoche heureusement sur l’Autre. « Celui qui désire est lui-même le dieu qui l’exauce » (p.243)
D’un côté les imbrications de n’importe lequel de nos gestes sont vus comme nous renvoyant à la perduration d’un ordre que l’on rejette, - jusqu’au chômage qui n’est finalement qu’un temps de « travail en creux » - , de l’autre le refus de cette dévitalisation de l’exercice de son corps et de sa pensée : la création jouissive de sa vie - dernier terme, certes ambigu s’il en est, mais bien difficile de le remplacer avantageusement.
Jean-François Lyotard, Instructions païennes
mars 26, 2008A une époque critique du marxisme totalitaire appliqué en URSS initiés, entre autres, par l’ouvrage de Soljenitsyne (L’archipel du goulag), Lyotard nous propose ici une reconsidération du monde social dans ce qu’il a de déterminé par la politique.
Nourrir par la pragmatique narrative une vision politique de la production intellectuelle en particulier, et du socius en général, telle est l’originalité de cet ouvrage ; un ouvrage construit au travers d’un dialogue entre un provincial soucieux du devenir du politique du monde et un métèque, que l’on pense plus étranger par sa conception du monde que par son origine géographique.
Restant irréductiblement distant du capitalisme, mais aussi définitivement écartée de l’arbitraire d’une justice totalitaire, il en vient à la formulation d’une nouvelle voie. Il prône l’utilisation de la pragmatique narrative dans ce qu’elle apporte de neuf et de pertinent dans la compréhension des enjeux de pouvoir à l’intérieur des interactions interindividuelles. Et c’est ainsi qu’il en vient à redéfinir les dimensions sociales de l’exercice du pouvoir des deux systèmes politiques.
Le totalitarisme marxiste :
«L’Etat-parti contraint sans répit les citoyens libres de ne conter, de n’entendre et de ne jouer rien d’autre que son propre scénario. Celui-ci peut changer. L’important est qu’il contraigne, peu importe à quoi il contraint. C’est l’affaire non de signification et d’interprétation, mais de pragmatique narrative.- c’est-à-dire ?
- Comme citoyen de ces régimes, vous passez à la fois pour être le co-auteur responsable du récit qui est le leur, pour en être l’auditeur privilégié et pour en exécuter parfaitement les épisodes qui vous reviennent. Vous êtes donc assigné d’office aux trois instances du maître-récit à la fois, et dans tous les détails de votre vie. Votre imagination de narrateur, d’auditeur ou d’acteur est entravée complètement. Si vous manquez à l’un de ces devoirs, vous perdez toutes vos qualités. Or cela n’est pas évitable, puisque la signification du récit elle-même, ce qu’il y a à dire, à entendre ou à faire, n’est pas en votre pouvoir, ni même portée à votre connaissance. » (p.31)
Le capitalisme :
«Seulement le capitaliste et les travailleurs, s’ils ne sont pas assignés à des récits particuliers, le sont à des instances de narration. [Suite] c’est un point pragmatique, et non sémantique. Telle est donc l’impiété du capitalisme qu’il n’éprouve de respect pour aucun récit particulier, et tel son pouvoir, qu’un seul fait exception à cette indifférence, le récit de la manière de raconter, entendre et jouer les récits. [...] Je parle de ce récit canonique qui accorde le privilège de la valeur à l’activité autonome du narrateur et qui subordonne au seul nom de ce dernier celles du narrataire et du narré.» (p.56)
Les instructions païennes se constituent donc en la présentation d’une méthode de lecture des jeux de pouvoir au sein de la communication, d’une critique de tout assujettissement à un métarécit se déclarant universel, de tout récit circonspect à la paralysie de s’éloigner du Vrai.
Eloge d’une reprise en main par chaque individu du pouvoir de création et d’utilisation des récits, sans fausse pudeur face à la manipulation, il exalte la création-production de milles petites histoires qui par leur prolifération viendraient sans coup férir subvertir le grand Instituant.
«Nous sommes toujours sous le coup de quelque récit, on nous a toujours dit quelque chose, et nous avons toujours été déjà dits». Ainsi une fois ce savoir par la pragmatique narrative découvert nul retour en arrière n’est possible. Et les individus créateurs de récit, ni dupes ni fourvoyeurs, sont pour Lyotard ces «païens [qui] ne s’interrogent pas sur la conformité du récit à son objet, [car] ils savent que les références sont organisées par les mots».
Compte rendu de : Jean-François Lyotard, Instructions païennes, Galilée, Paris, 1977, 87 p.
Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie
mars 25, 2008“De l’abus des belles-lettres dans la pensée…“
On remerciera ainsi vivement Jacques Bouveresse pour cette contribution, sinon définitive, du moins décisive à la dite « affaire Sokal ». Jusqu’alors, les réponses faites au livre de Sokal et Bricmont (Impostures intellectuelles, 1999), recencés par l’auteur, avançaient « un droit à la métaphore » et, plus largement, « une liberté de pensée » : autant d’arguments contrecarrant ainsi dans l’œuf toutes tentatives de rectification épistémique.
L’usage de savoirs mathématiques ou de physique théorique en philosophie semblait ne devoir être soumis à aucune critique, le décalage entre la nature même du savoir importé et son emploi n’étant alors nullement perçu comme un motif valable et suffisant de mise en doute de la pensée ainsi exprimée.
Il ne s’agit guère ici pour l’auteur d’invalider telle ou telle conception au non d’une théorie de l’analogie dont il spécifie qu’elle n’existe pas (p.34) et moins encore de défendre telle ou telle vue normative sur la philosophie des sciences (p.12) mais d’une part, de discuter l’usage de l’analogie comme d’un procédé démonstratif sujet à abus. Il faut, suggère-t-il habilement, distinguer « l’analogie suggestive » de « l’analogie démonstrative » (p. 27). Et d’autre part, de répondre à ces abus des belles-lettres qui jouent de l’incompréhension et des raisonnements à l’emporte-pièce comme d’une marque de style et un label de valeur intellectuelle.
« Là où d’autres avancent probablement sans difficulté et à la même vitesse que l’auteur, je trébuche presque à chaque pas sur des assertions qui me sembleraient exiger, pour pouvoir être tout à fait comprises et ensuite acceptées, des élucidations, des distinctions, des explications et des justifications qui sont généralement absentes » (p.16).Et de rajouter qu’il faut comprendre que l’on puisse « se sentir offensé par l’accumulation des assertions sans preuve, les confusions grossières, les fautes contre la logique, les raisonnements absurdes, [...] et de l’être doublement, lorsque ceux qui se le permettent réussissent en même temps à rendre à peu près impossible ou incompréhensible la protestation que l’on pourrait avoir envie de faire entendre » (p.19).
Si la lecture de cet ouvrage stimule la réflexion quant à la rigueur des procédés démonstratifs utilisés par le tout avenant scientifique, il n’en reste pas moins qu’à la fois son court format et sa dimension polémique tendent, il nous semble, à oblitérer deux questions fondamentales :
a/ Quels sont en dernier recours la fin de toutes ces métaphores, de ces analogies erronées ou non, de ces critiques épistémiques et de ses réponses aux contre-attaques ? Bouveresse n’aborde assez étrangement à aucun moment cette question ; et même si par ailleurs il renvoie épisodiquement à la relation entre philosophie et réel, cela ne reste qu’une référence sommaire et indirecte. Sans un accord sur la téléologie du discours savant ou intellectuel, on ne peut à l’évidence se mettre d’accord sur les critères de validité et de légitimité de ces derniers ; sans référents communs point de discussions constructives…
b/ La deuxième question s’infère en partie de la première. Ne mettant pas en doute l’erreur dénoncée par Bouveresse à l’endroit de Debray et de ses homologues, nous pouvons tout de même questionner, en toute relativité quasi-feyerabendienne, ce nécessaire primat du raisonnement “scientifiquement conforme” sur l’efficacité émotionnelle : au nom de quelle valeur méta-argumentative la raison devrait-elle se trouver du côté de la justesse épistémologique ? Après tout, la vérité sur le monde n’est pas dictée par la science. Même si par ailleurs celle-ci y contribue indubitablement, elle ne peut contrôler l’usage qui est fait de ses concepts et, par voie de conséquence, nous croyons à l’ADN ou à l’organisation subatomique de la matière sans vraiment savoir comment cela fonctionne précisément. Et si nous ne remettons pas en question la nécessité d’une rigueur épistémique comme d’un instrument du « capital de conscience et de réflexion critico-méthodologique » (Schwartz, 1993, p. 265) de chaque science, il serait sûrement très intéressant de sonder cette tendance logocentrique dans sa nature, sa genèse, et dans les résistances qu’elle rencontre.
Compte rendu de : Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie - De l’abus des belles-lettres dans la pensée, Liber-Raisons d’agir, 2000, 155 p.
[Vous retrouverez l'intégralite de ce compte rendu à cette adresse]
Halimi, Les nouveaux chiens de garde
mars 19, 2008Ce journaliste s’attache à décrire le monde journalistique dans ce qu’il a de complice avec « l’idéologie libérale » au pouvoir. Et s’incrit en cela dans la démarche de Paul Nizan (Les chiens de garde, Maspéro, 1976) mais également de J.P. Sartre et, plus proche de nous et de notre condition « postmoderne », de Noam Chomsky.
Cette “complicité” idéologique est expliquée et développée en quatre points:
1/ Le journalisme de révérence ; 2/ La prudence devant l’argent ; 3/ Le journalisme de marché ; 4/ L’univers de connivence.
Loin d’être ce “contre-pouvoir” proclamé, l’univers journalistique est d’autant plus idéologiquement révérencieux devant le pouvoir que ses propriétaires et leurs réseaux - ici décortiqués - sont proches du pouvoir et soucieux d’y rester. [Les élites n'ont pas à sournoisement s'arranger pour contrôler les médias, ils leurs appartiennent : Noam Chomsky]
S. Halimi démontre cette connivence par le décryptage minitieux d’un matériau habituellement voué au flux amnésique de la consécution événementielle. Et cette façon de faire prend toute sa pertinence lorque notre auteur s’arrête sur des événements névralgiques tels que le temps du Traité de Maastricht, le plan Juppé et ses grèves associées, ou encore des mises en examen de PDG de multinationale ou d’hommes de Parti.
Cette description critique nous donne finalement la vision d’un univers dont l’écume est composé d’un groupe restreint d’individus monopolisant le médium, s’autoproclamant autant indépendants que critiques, mais aussi conformistes qu’uniformes.
Cet univers est centripète. C’est un « cercle de la raison » (dixit A. Minc) articulant exercice du pouvoir et légitimation de celui-ci, sous couvert de la rationalité lucide, arme brandit contre l’irresponsabilité et l’instabilité des “masses”.
Halimi note à ce propos que cette prolixité médiatique est également constituée de personnalités scientifiques, ou se donnant comme telle, la majorité des membres de la Fondation St-Simon - société réunissant sous la bannière du progressisme libéral et «raisonné » aussi bien des individus reniant “vertueusement” leur engagement de jeunesse pour l’Extrême-gauche que des hommes de Droite modérée au projet économique néo-libéral.
In terminis, nous remarquerons que, dans la droite ligne de sa collection d’orientation « spinoziste », cet ouvrage procure effectivement des ressources à qui veut pouvoir argumenter sa critique d’une « pensée unique ».
Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber – Raison d’agir, 1997, 110 p.
Donald Westlake, Le couperet
mars 18, 2008Burke Devore, la cinquantaine, cadre moyen d’une entreprise moyenne, installé avec sa famille orthonormée (une femme, deux enfants) dans une banlieue pavillonnaire «blanche» planifiée et quelconque, se fait licencier. Là prend place « le couperet », l’histoire d’un états-unien moyen refusant sa métamorphose en proie à la marginalité.
Il suit les réunions dispensées et offertes par son entreprise sur comment «saisir cette chance» mais bientôt il trébuche sur les refus d’embauche à répétition ; ça cloche…puis ça coince. Le futur devient en soi un problème, le flux du devenir se rétrécie, se fait erratique, et menace de s’arrêter au moment des échéances contractuelles et financières (les assurances et les traites de la maison). Enfant du baby-boom et de l’essor économique le voilà plonger dans un monde plus inconnu que redouté. Il a peur.
Il monte un plan aussi ingénieux que vécu dans la simplicité de son devoir. La situation est critique et la réaction à la hauteur de celle-ci. Il décide de tuer quelqu’un qui a «son» boulot, celui pour lequel il est compétent, celui qui correspond à sa vie, et comme la concurrence risque de lui dérober «sa» place, il décide également d’éliminer ses plus sérieux ennemis-concurrents. Burke s’accroche à la seule vie qu’il reconnaît comme possible, seul mode de vie que le système valorisent et c’est avec distance et sang-froid qu’il commettra ces meurtres. Dans sa tête, il doit rester l’homme qu’il était, il ne peut donc pas se permettre les dérives psychotiques d’un «serial killer». L’immoralité est vécue comme telle et n’est que temporaire : « J’essaie de parler d’une voie très douce, comme quelqu’un qui ne tue pas les gens» (p.102)
«Je ne peux modifier les données du monde où je vis. Ce sont les cartes que j’ai reçues, et je ne peux rien y faire. Tout ce que je peux espérer, c’est de jouer cette main mieux que tous les autres. Quel qu’en soit le prix.» (p.74)
L’histoire de Devore Burke c’est une variante postindustrielle de Gregor Samsa, cette victime de la métamorphose kafkaïenne. Tous deux vivait pour et par leur boulot mais dans un angle différent de celui de Gregor qui se laissera enfermé dans son travail d’insecte, Burke, devant faire face à son licenciement, initiera lui-même la métamorphose qui lui permettra de retrouver son emploi.
Compte rendu de : Donald Westlake, Le couperet, Seuil, Paris, 1998, [1997], Coll. Rivages Thriller, 246 p.
[Retrouver le compte rendu complet du livre à cette adresse]

Publié par teratoblog


















